Le 3 novembre 2026, la majorité Pastef a écarté sans débat le projet de loi de finances rectificative (LFR) présenté par le gouvernement d'Ahmadou Al Aminou Lô. Une question préalable, 109 voix pour, et le texte a disparu de l'ordre du jour. Ce vote clôt une séquence budgétaire. Il en ouvre une autre, politique, dont l'issue n'est pas écrite.
Car le face-à-face entre le président Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, président de l'Assemblée nationale depuis mai 2026, dispose désormais d'un calendrier. La loi de finances initiale (LFI) pour 2027 doit être adoptée avant la fin de l'année. Et la date du 2 décembre s'impose dans tous les esprits.
Le 2 décembre, date pivot
La Constitution interdit toute dissolution de l'Assemblée nationale au cours des deux premières années de la législature. Installés le 2 décembre 2024, les députés de la XVe législature sont protégés jusqu'à cette date anniversaire.
Le chef de l'État a soigneusement entretenu l'ambiguïté. Interrogé sur une éventuelle dissolution en septembre, il s'était contenté de rappeler que l'échéance n'était pas encore arrivée.
D'autres ont franchi le pas. L'ancien ministre Talla Sylla réclame une dissolution dès décembre. Abdourahmane Sarr, ancien ministre de l'Économie et ancien économiste du FMI, a proposé de dissoudre l'Assemblée le 2 décembre si aucun compromis n'était trouvé, afin que les électeurs tranchent.
Trois scénarios se dessinent. Ils ne s'excluent pas : l'un peut mener à l'autre.
Scénario 1 : la dissolution
Le déclencheur : un nouveau blocage, cette fois sur la LFI 2027, après le 2 décembre. Ou une motion de censure renversant le gouvernement, qui offrirait au président une justification politique pour en appeler aux urnes.
Le mécanisme : le président dissout par décret. Les élections législatives doivent alors se tenir dans un délai de 60 à 90 jours. Le précédent existe : Bassirou Diomaye Faye avait dissous l'Assemblée en septembre 2024, ouvrant la voie aux législatives anticipées de novembre.
Le coût pour le président : il est considérable. En novembre 2024, c'est Pastef, conduit par Ousmane Sonko, qui avait remporté 130 sièges sur 165. Le camp présidentiel n'a jamais affronté seul les électeurs depuis la rupture. Une dissolution suivie d'une nouvelle victoire de Pastef laisserait le chef de l'État plus isolé qu'avant, face à une majorité relégitimée.
Le coût pour le Pastef : le parti perdrait sa position de force institutionnelle et devrait remettre son mandat en jeu dans un contexte de crise financière. Il pourrait être tenu pour responsable des tensions de trésorerie, des retards de paiement et de l'enlisement du dossier FMI.
Le coût pour le pays : trois mois de campagne, un budget 2027 adopté par décret, et un programme du FMI suspendu au verdict des urnes. Le tout pendant la renégociation d'environ 5 milliards de dollars d'eurobonds.
Scénario 2 : la censure
Le déclencheur : le gouvernement choisit de passer en force. L'article 86, alinéa 6, de la Constitution permet au Premier ministre d'engager la responsabilité du gouvernement sur un texte budgétaire. Le texte est réputé adopté, sauf si une motion de censure est votée.
Le mécanisme : avec 130 députés sur 165, Pastef dispose largement de la majorité absolue requise pour censurer. Une telle motion contraindrait le Premier ministre à présenter la démission de son gouvernement.
Les deux camps l'ont compris. Le 2 novembre, à Mbacké, le ministre Moussa Balla Fofana, proche du président, prévenait que la motion de censure ne pouvait être utilisée n'importe comment. Le lendemain, la députée Pastef Maïmouna Bousso affirmait que son groupe avait épargné au gouvernement une motion de censure en choisissant la question préalable.
Le coût pour le président : perdre son Premier ministre et devoir en nommer un autre. S'il choisit un profil acceptable pour Pastef, il entérine une forme de cohabitation. S'il reconduit une équipe similaire, le blocage recommence.
Le coût pour le Pastef : renverser un gouvernement en pleine négociation avec le FMI expose le parti au reproche d'irresponsabilité. Et il fournit au chef de l'État, dès le 2 décembre, l'argument d'une Assemblée qui empêche de gouverner.
Le coût pour le pays : une crise gouvernementale au moment où les créanciers attendent un interlocuteur stable. Moody's a explicitement cité la polarisation entre l'exécutif et le Parlement en abaissant la note souveraine à Ca, le 29 octobre.
Scénario 3 : le compromis
Le déclencheur : la pression extérieure. Le programme d'environ 2,2 milliards de dollars conclu avec les services du FMI le 1er septembre attend toujours l'approbation du conseil d'administration. Abdourahmane Sarr appelle à un engagement conjoint de l'exécutif et de la majorité pour l'obtenir. La trésorerie, sous tension, impose aussi son propre calendrier.
Le mécanisme : une LFR révisée, intégrant les exigences de la majorité. Ou, plus probablement, un report des arbitrages contestés dans une LFI 2027 négociée en amont avec le groupe Pastef. La culture politique sénégalaise du masla, cet art de l'accommodement, n'a pas disparu.
Les points de friction sont connus. La majorité conteste la sincérité des prévisions et un déficit de 7,6 % du PIB qu'elle juge surévalué. Elle demande aussi davantage de garanties sur les dépenses sociales, notamment les bourses de sécurité familiale, et sur le pouvoir d'achat.
Le coût pour le président : accepter que le Parlement réécrive une partie de sa politique budgétaire. Et reconnaître, de fait, Ousmane Sonko comme copilote de la trajectoire financière du pays.
Le coût pour le Pastef : voter demain ce qu'il a rejeté sans débat aujourd'hui. Le parti devra pouvoir afficher des concessions tangibles pour justifier ce revirement auprès de sa base.
Le coût pour le pays : le plus faible des trois. Mais le compromis restera fragile tant que la rivalité de fond, qui porte aussi sur le leadership du camp issu de 2024, ne sera pas tranchée.
Ce qu'il faudra surveiller
Plusieurs signaux permettront de savoir quel scénario prend le dessus dans les semaines à venir.
Le dépôt et le contenu du projet de LFI 2027. Un texte remanié pour tenir compte des critiques de la majorité indiquerait une volonté de compromis.
Le recours éventuel à l'article 86, alinéa 6. Ce serait le signe que l'exécutif accepte le risque de la censure.
Le ton du chef de l'État à l'approche du 2 décembre. Et celui d'Ousmane Sonko au perchoir.
Le calendrier du FMI. Une inscription du dossier sénégalais à l'ordre du jour du conseil d'administration supposerait un accord minimal entre les deux pôles du pouvoir.
Un air de déjà-vu
Le Sénégal a déjà connu une crise de dyarchie. En décembre 1962, le conflit entre le président Léopold Sédar Senghor et le président du Conseil Mamadou Dia s'était dénoué par une motion de censure, l'arrestation de ce dernier et l'instauration d'un régime présidentiel l'année suivante.
Soixante-quatre ans plus tard, le pays dispose d'institutions plus solides et d'une tradition d'alternances pacifiques, confirmée en 2024. La crise actuelle se joue dans le cadre constitutionnel, avec ses outils : censure, dissolution, négociation.
Mais elle se joue aussi sous le regard des marchés, du FMI et des agences de notation, pour qui la stabilité politique est un actif financier. Pour la démocratie sénégalaise, souvent citée en exemple en Afrique, l'enjeu n'est donc pas seulement de savoir qui l'emportera. Il est de démontrer qu'un conflit au sommet peut se régler sans que le pays tout entier en paie le prix. (TransContinentsAfrica)
