Il est 19 h 57, heure de Dakar. Le stade Abdoulaye-Wade de Diamniadio retient son souffle. Au micro, le président Bassirou Diomaye Faye prononce la formule rituelle : "Je déclare ouverts les Jeux olympiques de la jeunesse Dakar 2026".
La clameur qui suit dit tout. Pour la première fois, un événement olympique se tient sur le sol africain. Dans la tribune officielle, la présidente du Comité international olympique (CIO), Kirsty Coventry, et le président du comité d'organisation (COJOJ), Mamadou Diagna Ndiaye. À leurs côtés, deux voisins arrivés la veille : le Sierra-Léonais Julius Maada Bio, accompagné de son épouse, et le Mauritanien Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani.
Jusqu'au 13 novembre, 2 655 athlètes âgés de 14 à 17 ans, issus de 205 délégations, se disputeront 153 épreuves à médailles dans 25 sports. Huit sites, répartis entre Dakar, Diamniadio et Saly. Dix autres disciplines figurent au programme d'engagement, pour les faire découvrir aux jeunes.
De Buenos Aires à Diamniadio, une route semée d'embûches
Le chemin a été long. Mamadou Diagna Ndiaye l'a retracé sans fard. La candidature dakaroise avait été retenue à l'unanimité en octobre 2018, à Buenos Aires, sous la présidence de Macky Sall. "L'Afrique allait enfin accueillir ces Jeux. Puis le monde s'est arrêté". Le Covid-19 a imposé un report de quatre ans, de 2022 à 2026. « Beaucoup ont cru que ces Jeux ne verraient jamais le jour », a rappelé le président du COJOJ.
S'ils ont finalement eu lieu, a-t-il insisté, c'est "parce que la continuité de l'État, fondement de notre démocratie apaisée, a joué". Un hommage appuyé à l'alternance de 2024, qui n'a pas remis en cause l'engagement pris par le pouvoir précédent. Se tournant vers Bassirou Diomaye Faye, il a salué "l'engagement déterminant du chef de l'État" dans la dernière ligne droite. Et l'a remercié d'avoir accueilli la flamme « avec les honneurs, au nom de la nation ».
La Teranga érigée en consigne nationale
La veille, le chef de l'État avait donné le ton. Dans un message vidéo en wolof, il a appelé ses compatriotes, et d'abord les jeunes, à réserver aux visiteurs un accueil chaleureux et inoubliable. Tout en demandant de la compréhension face aux difficultés de circulation dans la capitale.
La mobilisation s'est construite par étapes. Le 1er novembre 2025, Bassirou Diomaye Faye avait visité les chantiers pour presser l'achèvement des infrastructures. En septembre 2026, il lançait la campagne « Dundal JOJ », associant artistes, sportifs, entreprises, fondations, collectivités et société civile.
Dakar s'est parée aux couleurs des Jeux et de leur mascotte, Ayo, un lion coiffé du tengadé, le chapeau de paille traditionnel. Volontaires, services de santé, forces de défense et de sécurité, Douanes : chacun a été mis à contribution.
La compétition, elle, n'a pas attendu la cérémonie. Dès le vendredi 30 octobre, le Baseball5 a ouvert le bal au complexe Tour de l'Œuf, au Point E. Le Sénégal s'y est incliné 0-2 face au Taipei chinois, finaliste de la dernière Coupe du monde. La France est tombée devant le Kenya, 1-2.
"L'Envol de Sitoé", un récit africain par des Africains
Le COJOJ avait entretenu le mystère jusqu'au bout. Et fait un choix fort : concevoir le spectacle en interne, plutôt que de le confier à une société de production internationale. Sous la direction de Khady Niang, directrice des cérémonies, et avec Adama Diop à la mise en scène, l'ambition était claire : se réapproprier le récit africain.
"L'Envol de Sitoé" s'est construit autour de trois générations. Alkebulan, la mère, incarne l'Afrique d'hier. Keb, son fils, celle d'aujourd'hui. Sitoé, une jeune fille, l'Afrique qui vient. Selon les organisateurs, 1 115 personnes ont participé au spectacle, dont 628 danseurs recrutés dans les régions. Près de 1 500 costumes ont été confectionnés au Sénégal.
La lutte a occupé le centre de l'arène. Une centaine de lutteurs, parmi lesquels Modou Lô, Eumeu Sène, Sa Thiès et Franc, ont exécuté le bakk, la danse rituelle d'avant-combat. Le Simb, le "faux lion" du théâtre populaire, a pris le relais.
Baaba Maal a conduit une parade en hommage aux 54 pays du continent, pendant que 360 danseurs dessinaient la carte de l'Afrique sur la pelouse. Kiné Lam, Daara J Family, Dip Doundou Guiss et Souleymane Faye se sont succédé. Kya Loum a interprété l'hymne national. L'influenceur Khaby Lame, ambassadeur des Jeux, a dévoilé une toile peinte en direct par Boubou Design.
De la Grèce au Sénégal, le défilé des nations
Fidèle à la tradition, la Grèce a ouvert le défilé. L'équipe olympique des jeunes réfugiés, présente pour la première fois aux JOJ, a suivi avec six athlètes.
Le Sénégal a fermé la marche sous la plus forte ovation de la soirée. Ses porte-drapeaux, la lutteuse de plage Ndèye Khady Anna Diatta et le taekwondoïste Ibrahima Bèye, ont 17 ans. La délégation compte 136 athlètes dans 23 disciplines.
Mamadou Diagna Ndiaye : "Osez l'amitié !"
Puis vient le temps des mots. Mamadou Diagna Ndiaye s'adresse d'abord aux athlètes, en français et en wolof. "Vous avez grandi dans un monde qui vous dit de vous méfier de l'autre. Pendant quinze jours, oubliez ce monde". "Ici, votre adversaire n'est pas un ennemi. Il est celui qui vous aide à devenir meilleur. Gagnez, perdez, recommencez, mais surtout osez ! Osez l'amitié !". Le plus beau record, promet-il, ne se mesurera ni en secondes ni en médailles : "Ce sera celui de l'unité que vous ferez naître ici".
Ces Jeux, insiste-t-il, portent une culture : le jom, la dignité ; le kersa, le respect ; le ngor, le dépassement de soi. Des valeurs cardinales de la société sénégalaise, offertes en partage. Il défend aussi une philosophie : "Nous avons voulu des Jeux utiles, sobres et durables". Les équipements « serviront demain à nos élèves, à nos étudiants, à nos quartiers ». Et cette formule, adressée à tous les pays hôtes tentés par la démesure : "Nous ne voulons pas laisser une charge. Nous voulons laisser un héritage".
À Kirsty Coventry, il rappelle la portée du symbole : qu'une femme, la première Africaine à présider le CIO, préside ses premiers Jeux à Dakar "est un signe, s'il en fallait, que l'Afrique ouvre enfin la porte de tous les possibles".
Son message final s'adresse au continent tout entier. "Un message à l'Afrique pour lui dire : tu peux accueillir le monde. Et un message à la jeunesse pour lui dire : ton avenir n'est écrit nulle part, il t'appartient".
Puis cette image, qui restera : "Ce soir, nous n'allumons pas une flamme pour éclairer un stade. Nous l'allumons pour éclairer une génération. Chers jeunes, cette flamme est la vôtre. Protégez-la. Et en rentrant chez vous, allumez-en d'autres".
Kirsty Coventry : "Ce soir, c'est votre soirée"
Kirsty Coventry lui succède au pupitre. L'ancienne nageuse zimbabwéenne, double championne olympique, alterne l'anglais et le français. "Cela fait des années que nous parlons de ce moment. Le premier événement sportif olympique organisé sur le sol africain. Maintenant, nous y sommes", lance-t-elle. Un moment "historique pour le Sénégal, pour l'Afrique, pour l'ensemble de notre famille olympique".
Elle salue l'accueil "extraordinaire" réservé aux athlètes, remercie le gouvernement, le comité d'organisation "et surtout le peuple sénégalais", d'un "Jërëjëf" en wolof. Puis réclame une ovation pour les volontaires. Pour elle, la singularité de ces Jeux tient à la place faite à la jeunesse, sur les terrains comme dans les coulisses. "Ce sont véritablement des Jeux olympiques de la jeunesse par les jeunes et pour les jeunes", dans un pays qui a ouvert ses bras au monde "dans l'esprit de la Teranga".
Vient l'émotion personnelle : "Je suis fière d'être une femme africaine, fière d'être une femme du Zimbabwe, et je suis tellement fière que notre continent accueille le Mouvement olympique pour la toute première fois". Aux athlètes, elle parle d'expérience. "Je sais ce que vous ressentez en ce moment. De l'excitation. Un peu de nervosité. Peut-être même beaucoup. Je me souviens très bien de cette sensation". "Le sport m'a ouvert tant de portes dans la vie. Il m'a donné la confiance nécessaire pour croire en moi, pour oser rêver grand. C'est exactement ce que je souhaite à chacune et chacun d'entre vous", poursuit-elle.
Son conseil tient en quelques mots : "Soyez audacieux. Allez à la rencontre de nouvelles personnes. Encouragez-vous les uns les autres. Amusez-vous". Et de conclure : "Et maintenant Dakar, place à la fête !"
Une flamme partie d'Athènes
Allumée à Athènes le 10 septembre, la flamme a été reçue au Palais de la République le 12 septembre. Elle a ensuite traversé les quatorze régions du pays, "de main en main", comme l'a dit Mamadou Diagna Ndiaye, rassemblant "champions et anonymes, jeunes et anciens".
Le président du COJOJ a gardé en mémoire un "moment suspendu" sur la place du Souvenir africain. Et rendu hommage aux femmes qui l'ont portée : "Vous avez porté la mémoire de nos mères, la force de nos communautés et la promesse de nos filles. L'Afrique avance avec ces femmes". Parmi les derniers relayeurs figurait Amadou Dia Bâ, seul médaillé olympique de l'histoire du Sénégal, en argent sur 400 m haies à Séoul, en 1988. La vasque a été allumée par deux jeunes athlètes sénégalais, l'escrimeur Abdourahmane Marième Sy et la judokate Aïcha Diop.
La flamme brûlera jusqu'au 13 novembre sur la Corniche Ouest. Les premières médailles sont attribuées ce dimanche 1er novembre, en natation et en judo.
"Nous voulons être une référence"
Le Caire et Le Cap ont, tour à tour, frappé sans succès à la porte des Jeux. C'est finalement Dakar, avec une compétition réservée à la jeunesse, qui l'aura ouverte, sous le slogan "L'Afrique accueille, Dakar célèbre". Le Sénégal a pris un engagement, a rappelé Mamadou Diagna Ndiaye : des Jeux "sûrs, joyeux, inoubliables". Avant de fixer la barre plus haut encore : "Nous ne voulons pas être une parenthèse. Nous voulons être une référence".
L'enjeu dépasse le seul Sénégal. Il intervient alors que l'Afrique, de Rabat au Caire et de Kigali à Abidjan, multiplie les grands rendez-vous sportifs et revendique une place à la mesure de sa démographie. Le continent le plus jeune du monde accueille, enfin, le rendez-vous olympique de la jeunesse. Reste à transformer l'essai : en héritage durable et, demain peut-être, en candidature aux Jeux olympiques eux-mêmes. (TransContinentsAfrica)
