Boubacar Boris Diop : la mémoire, les langues et la dignité pour boussole

PORTRAIT. Alors qu’il fête ses 80 ans, l'écrivain sénégalais reçoit à Kigali un prix pour l'ensemble de sa carrière. Retour sur un parcours où la mémoire du Rwanda, le wolof et la souveraineté de la pensée africaine se répondent.

Boubacar Boris Diop : la mémoire, les langues et la dignité pour boussole

Boubacar Boris Diop est né à Dakar le 26 octobre 1946. Cette année, pour l'anniversaire de ses 80 ans, l'Université Cheikh Anta Diop a ouvert trois jours de colloque international consacrés à son œuvre. Dix jours plus tard, le 6 novembre prochain, Kigali va lui remettre le Lifetime Achievement Award de la troisième édition des Radiate Rwanda Awards.

Deux villes, deux rendez-vous, un même fil : la cohérence d'un parcours de près d'un demi-siècle. Il faut dire que la distinction rwandaise n'a rien d'anodin. Organisée par Bridgevision, en partenariat avec l'UNESCO Rwanda, elle lui a été attribuée sur nomination directe, en dehors du jury de cinq personnalités rwandaises qui départage les autres catégories.

Kigali, 1998 : le basculement

Tout remonte à 1998. Quatre ans après le génocide perpétré contre les Tutsi, l'initiative "Rwanda : écrire par devoir de mémoire" conduit une dizaine d'écrivains africains au pays des Mille Collines. Boubacar Boris Diop en revient transformé.

Il en tire Murambi, le livre des ossements, publié en 2000, du nom d'un site mémorial où reposent les restes de milliers de victimes. Construit comme une enquête, le roman fait date. Il pose aussi, sans détour, la question des responsabilités extérieures, et notamment françaises. Un sujet que l'auteur n'aura de cesse de documenter.

Vingt-huit ans plus tard, c'est le Rwanda lui-même qui salue l'écrivain qui avait choisi de regarder l'innommable en face.

Le choix du wolof dans l'écriture de ses romans

Le second tournant est linguistique. Romancier reconnu en français, avec Le Temps de Tamango (1981), Les Tambours de la mémoire (1987, Grand Prix des Lettres du Sénégal) ou Le Cavalier et son ombre (1997, Prix Tropiques), il publie en 2003 Doomi Golo, un roman écrit en wolof. Il en signera lui-même la version française, Les Petits de la guenon, en 2009.

Pour lui, l'enjeu n'est ni identitaire ni folklorique. Il est politique : écrire dans la langue de ceux que l'on raconte, c'est reprendre la maîtrise du récit.

Il prolonge ce combat comme éditeur. La collection Céytu, lancée en 2016 avec Zulma à Paris et Mémoire d'encrier à Montréal, traduit en wolof des textes d'Aimé Césaire, de Frantz Fanon ou d'Albert Camus.

Il enseigne par ailleurs la littérature wolof à l'Université Gaston-Berger de Saint-Louis. Le colloque de Dakar consacrera d'ailleurs un axe entier à ce combat pour les langues africaines.

Journaliste, essayiste et intellectuel engagé

Journaliste autant qu'écrivain, Boubacar Boris Diop n'a jamais séparé la plume de la cité.

Ses essais en témoignent. Négrophobie (2005), cosigné avec Odile Tobner et François-Xavier Verschave, démonte les représentations de l'Afrique dans une partie de la presse française. L'Afrique au-delà du miroir (2007) poursuit la réflexion. La Gloire des imposteurs (2014), dialogue avec la Malienne Aminata Traoré, interroge les ressorts de la domination.

Son fil conducteur : la souveraineté. Celle des États, certes. Mais d'abord celle de la pensée, du regard que l'Afrique porte sur elle-même.

Une consécration ancienne, un paradoxe persistant

Les honneurs ne sont pas nouveaux. Grand Prix littéraire d'Afrique noire en 2000, il a reçu en 2022 le Neustadt International Prize for Literature, décerné par l'Université d'Oklahoma et parfois présenté comme le "Nobel américain".

Reste un paradoxe, relevé par plusieurs tribunes publiées fin septembre : la discrétion d'une partie de la presse sénégalaise face à cette nouvelle distinction.

Nul n'est prophète en son pays, dit l'adage. La formule est commode. Elle n'épuise pas la question de la place accordée, dans l'espace médiatique du pays de la Teranga, à ceux qui font rayonner la pensée sénégalaise.

Au-delà d'un homme

Une chose est sûre : le double hommage de Dakar et de Kigali dépasse la seule personne de l'écrivain.

Il intervient à un moment où la question des langues africaines gagne les institutions : le Maroc a constitutionnalisé l'amazigh en 2011, le Mali a relégué le français au rang de langue de travail dans sa Constitution de 2023. Cet hommage intervient à un moment où la mémoire des crimes de masse continue de peser sur les relations entre l'Afrique et l'Europe.

Mémoire, langues, souveraineté du récit : les thèmes que Boubacar Boris Diop porte depuis des décennies ne sont plus ceux d'un franc-tireur. Ils sont devenus, de Dakar à Rabat et de Bamako à Kigali, des enjeux de société à part entière. (TransContinentsAfrica)

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