La lettre est datée du 25 octobre 2026. Elle porte la signature de Nana Antwi-Boasiako Amoah, président du Groupe africain des négociateurs sur les changements climatiques (AGN). Elle est adressée à Simon Stiell, secrétaire exécutif de l'ONU Climat, à Bonn. En copie figurent le Brésilien André Corrêa do Lago, président de la COP30, le Turc Murat Kurum, président désigné de la COP31, l'Australien Chris Bowen, président des négociations, et Mafalda Duarte, directrice exécutive du Fonds vert pour le climat.
La demande tient en une phrase. Au nom du Ghana, qui préside le groupe, l'Afrique sollicite l'inscription de trois points supplémentaires aux ordres du jour des sessions d'Antalya, du 9 au 20 novembre.
Trois demandes, trois lignes de fracture
Le premier point porte sur le triplement de la finance d'adaptation. À Belém, en novembre 2025, la COP30 a appelé à « au moins tripler » ces financements d'ici à 2035. Mais l'engagement est resté sans adresse. Ni année de référence, ni montant, ni contributeurs désignés, ni modalités de versement.
En juin, à Bonn, les pays en développement ont tenté d'arrimer l'objectif aux négociations sur l'Objectif mondial d'adaptation. L'Union européenne, le Royaume-Uni et le Japon s'y sont opposés. Les diplomates se sont séparés sans accord.
Pour l'AGN, aucun point de l'ordre du jour ne permet aujourd'hui de faire avancer ce dossier. Avec l'échéance de 2035 qui approche et des tendances jugées « très préoccupantes », un point dédié est indispensable, plaide la lettre.
Le deuxième point exhume une disposition oubliée. Les arrangements conclus en 2013, à la COP19 de Varsovie, entre la Conférence des parties et le Fonds vert prévoient que la COP évalue les besoins financiers des pays en développement, afin d'éclairer les levées de fonds du Fonds.
Cette évaluation n'a jamais été refaite depuis. "Les reconstitutions du Fonds vert se sont faites sans elle", relève Accra, "alors que l'aide publique au développement recule et que les fonds climatiques multilatéraux sont sous pression". La prochaine reconstitution, pour 2028-2031, a officiellement débuté en juillet.
Le troisième point est le plus sensible : un "dialogue commerce et changement climatique" inscrit formellement à l'ordre du jour. En filigrane, c'est le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF) de l'Union européenne qui est visé. Nombre de pays du Sud le jugent discriminatoire.
Le spectre du protectionnisme vert
À Belém, la présidence brésilienne avait tenté de cantonner le sujet hors des négociations formelles, en créant des dialogues annuels en marge des sessions de Bonn. Le premier, en juin dernier, n'a pas dépassé le stade des principes. Le Groupe africain et la Russie y ont proposé un véritable volet de négociation. Les pays développés n'en veulent pas.
Le contexte sert la ligne africaine. La Chine, premier fabricant mondial de technologies vertes, a fait savoir le 21 octobre qu'elle souhaitait voir la COP31 traiter de la libre circulation des technologies propres et du "protectionnisme". L'Inde et l'Afrique du Sud portaient déjà ce combat à Belém. Le Royaume-Uni, lui, lancera son propre mécanisme d'ajustement carbone en janvier.
À Nairobi, lors de la réunion stratégique pré-COP organisée par AGNES, le groupe d'experts qui épaule les négociateurs africains, Antwi-Boasiako Amoah a prévenu : les mesures climatiques ne doivent pas devenir un nouveau prétexte au protectionnisme économique.
Le Ghana à la manœuvre
C'est la première fois que le Ghana préside l'AGN depuis la signature de la Convention-cadre, en 1992. Accra a pris la tête du groupe pour 2026-2027 et multiplié les rendez-vous préparatoires : Accra en mars puis en août, Addis-Abeba en septembre, Nairobi en octobre.
Le message d'Amoah ne varie pas. Antalya doit être une "COP de la mise en œuvre" pour l'Afrique. L'adaptation reste une priorité « centrale et non négociable ». Et les financements doivent être prévisibles, d'ampleur et accordés sous forme de dons. Pas de charité, insiste-t-il.
Les chiffres plaident pour lui. Les pays en développement auront besoin de 310 à 365 milliards de dollars par an pour s'adapter d'ici à 2035. La finance publique internationale d'adaptation plafonnait à 26 milliards de dollars en 2023, soit douze à quatorze fois moins.
Le Programme des Nations unies pour l'environnement met en garde contre la part croissante de la dette dans ces flux. Financée à crédit, la digue ou la route résiliente entre en concurrence avec l'école et le dispensaire.
Des alliés encore à convaincre
Aucun autre groupe de pays en développement n'a, à ce stade, soutenu officiellement la démarche africaine. Les réunions de coordination des blocs, cette semaine à Antalya, diront si le G77 et la Chine, présidés par l'Uruguay, s'y rallient.
Les pays les moins avancés poussent leur propre chiffre : 120 milliards de dollars par an pour l'adaptation dès 2030. Leur négociateur en chef pour la finance, Raju Pandit Chhetri, parle d'un dossier « sans domicile » qu'il faudra bien loger quelque part.
En face, l'Union européenne a réaffirmé l'objectif de triplement, mais en l'inscrivant dans le nouvel objectif collectif de financement adopté à Bakou en 2024. Plusieurs États membres, dont l'Allemagne et la France, ont pourtant réduit leur aide. Le Royaume-Uni a annoncé en mai qu'il ne verserait que la moitié des 1,62 milliard de livres promis au Fonds vert.
Le secrétariat peut inscrire les points demandés à l'ordre du jour provisoire. Mais tout gouvernement peut s'y opposer lors de son adoption. Les points contestés sont alors souvent renvoyés à des consultations menées par la présidence. La plénière d'ouverture du 9 novembre donnera donc une première mesure du rapport de forces.
Un sommet aux absents nombreux
Le climat diplomatique n'est guère porteur. Selon la liste provisoire, 77 chefs d'État ou de gouvernement doivent prendre la parole au sommet des dirigeants des 11 et 12 novembre, un tiers de moins qu'au pic de la COP28. Les États-Unis ont quitté l'Accord de Paris et se retirent de la Convention-cadre.
Les contributions nationales déposées ne promettent qu'une baisse de 6 % des émissions mondiales en 2035 par rapport à 2019. L'attelage organisateur est lui-même inédit : la Turquie accueille, l'Australie conduit les négociations.
De Marrakech à Charm el-Cheikh, en passant par Nairobi et Durban, l'Afrique a accueilli cinq COP en un quart de siècle. La sixième se tiendra à Addis-Abeba en 2027. Entre-temps, la doctrine du continent a changé de nature : il ne s'agit plus d'arracher des engagements, mais d'en exiger l'exécution. "L'Afrique ne doit pas simplement être présente à la table, elle doit contribuer à façonner ce qui sort de la salle", répète Antwi-Boasiako Amoah. Antalya dira si le continent a désormais les moyens diplomatiques de cette ambition. (TransContinentsAfrica)
