Zambie : une étiquette rouge pour que les remèdes publics restent aux malades

PROTECTION. Pour enrayer le vol de médicaments dans ses hôpitaux, la Zambie lance le 2 novembre un système de traçabilité. Un enjeu vital sur un continent où les produits falsifiés tuent des centaines de milliers de personnes.

Zambie : une étiquette rouge pour que les remèdes publics restent aux malades

La scène est familière à bien des patients zambiens. Au centre de santé, la pharmacie est vide. Quelques rues plus loin, la même boîte, payée par l’État, est vendue dans une officine privée ou sur un étal de marché. C’est ce circuit que le gouvernement veut casser. Ainsi, ce 2 novembre 2026, la Zambie a lancé un système national de traçabilité des médicaments, annoncé par le ministre de la Santé, Roma Chilengi. Celui-ci est mis en œuvre avec l’Autorité zambienne de réglementation des médicaments (ZAMRA).

Rouge pour l’hôpital, bleu pour l’officine

Concrètement, comment cela est-il organisé ? Chaque boîte recevra désormais un code-barres bidimensionnel et un numéro de série uniques. Cela permettra de la suivre de la fabrication ou de l’importation jusqu’à sa délivrance au patient. Surtout, une étiquette de couleur distinguera les circuits. Les médicaments destinés aux structures publiques porteront une étiquette rouge marquée "Propriété du ministère de la Santé, vente interdite". Ceux des pharmacies privées, une étiquette bleue.

Une boîte rouge en vente sera considérée comme volée. Et, selon la presse zambienne, une application mobile gratuite permettra à chacun de vérifier l’authenticité d’un médicament avant de l’acheter. Les opérateurs ont jusqu’au 30 avril 2027 pour se conformer. À partir du 1er mai 2027, aucun médicament sans étiquette de sécurité valide ne sera autorisé sur le marché.

Des pénuries entretenues par les détournements

L’enjeu est d’abord sanitaire. Chaque boîte détournée, c’est un traitement en moins dans un dispensaire de district. Et un patient contraint de payer, ou de renoncer à se soigner.

Cela dit, les autorités revendiquent des progrès. Selon l’unité présidentielle de suivi des réformes, la disponibilité nationale des médicaments essentiels dépassait 80 % en 2024. Au-delà du seuil minimal recommandé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Mais les fuites minent ces acquis et la confiance des populations dans le système public. L’agence nationale d’approvisionnement a même alerté sur des détournements vers les pays voisins.

Une hémorragie continentale

Il faut dire que la Zambie n’est pas un cas isolé. Selon l’OMS, environ un produit médical sur dix serait de qualité inférieure ou falsifié dans les pays à revenu faible et intermédiaire. Entre 2013 et 2017, 42 % des signalements reçus par le système mondial de surveillance de l’OMS provenaient d’Afrique. Un chiffre qui mesure les remontées d’alertes, et non la part de faux médicaments en circulation, comme l’ont rappelé les chercheurs eux-mêmes.

Le bilan humain, lui, est lourd. L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) estimait en 2023 que les produits médicaux falsifiés ou de qualité inférieure tuaient près d’un demi-million de personnes par an en Afrique subsaharienne.

Dans le détail, jusqu’à 267 000 décès seraient liés aux antipaludiques, et jusqu’à 169 271 aux antibiotiques utilisés contre les pneumonies sévères de l’enfant. Au Sahel, jusqu’à la moitié des médicaments seraient concernés. Au moins 605 tonnes de produits médicaux ont été saisies en Afrique de l’Ouest entre 2017 et 2021.

À ces morts s’ajoute un danger moins visible : des traitements sous-dosés favorisent la résistance des microbes aux antibiotiques et aux antipaludiques.

Du Caire à Alger, la traçabilité comme politique de santé

Partout, la réponse passe désormais par la traçabilité. Le Nigeria applique depuis 2024 des règlements imposant le suivi des médicaments. L’Égypte a lancé en février 2026 son système national, d’abord dans trente pharmacies publiques. L’Algérie inscrit la sérialisation dans une stratégie présentée comme un levier de souveraineté sanitaire.

L’Afrique du Sud, le Kenya et l’Éthiopie avancent selon leurs propres calendriers. Au Maroc, un circuit de distribution étroitement encadré sert de rempart.

Tracer ne suffit pas à soigner

Il y a cependant une réalité qu'il faudra intégrer : le code-barres ne remplira pas à lui seul les étagères des dispensaires. Tant que les patients ne trouveront pas leurs traitements à un prix accessible dans le circuit officiel, la rue restera une tentation, et les marchés informels échapperont aux scanners.

La traçabilité n’en demeure pas moins une pièce essentielle d’un système de santé digne de confiance. En rendant visible ce qui appartient à tous, l’étiquette rouge zambienne rappelle une évidence : le médicament public est un bien commun. À l’heure où l’Agence africaine du médicament (AMA) prend forme et où le continent cherche à produire davantage ses propres traitements, la sécurité de la boîte, de l’usine au patient, devient l’autre visage de la souveraineté sanitaire africaine. (TransContinentsAfrica)

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