Où en est l'Afrique en 2026 en matière d'accès universel à la justice ? Une enquête publiée début juin par Afrobarometer apporte des éléments de réponse, et le diagnostic est sévère.
Pour ce réseau panafricain de recherche par sondage, spécialisé dans les perceptions des citoyens en matière de démocratie, de gouvernance et de qualité de vie, les sentiments d'inégalité et le manque d'intégrité prêté aux institutions rendent la justice inaccessible à une grande partie des Africains.
Le constat repose sur des entretiens menés auprès de plus de 50 000 personnes, dans 38 pays d'Afrique subsaharienne et du Maghreb.
Une confiance coupée en deux
Premier indicateur : la capacité perçue d'un citoyen ordinaire à obtenir justice devant les tribunaux. En moyenne, seuls 50 % des répondants se disent confiants.
Les écarts entre pays sont marqués. Le Maroc arrive en tête (73 %), devant la Tanzanie (71 %), le Malawi (67 %) et la Tunisie (65 %). Le Sénégal et la Namibie suivent, à égalité, avec 63 %.
Le sentiment d'inégalité devant la loi est, lui, largement partagé : 59 % des Africains estiment que les personnes sont "souvent" ou "toujours" traitées de manière inégale.
L'ombre des puissants sur les prétoires
L'intégrité du système judiciaire est au cœur du problème. La confiance accordée aux tribunaux plafonne à 44 %, tout comme celle accordée à la police. Juges, magistrats et forces de l'ordre sont perçus comme plus corrompus que les autres institutions.
Une majorité de répondants (51 %) estiment que les juges fondent souvent leurs décisions sur l'influence de responsables politiques ou de personnes influentes plutôt que sur le droit.
Cette perception atteint des sommets au Nigeria, où 74 % des personnes interrogées jugent les décisions souvent ou toujours influencées par les puissants. Le Congo-Brazzaville (72 %) et les Comores (68 %) affichent des niveaux comparables.
Le même déséquilibre se retrouve dans les peines prononcées. Près de la moitié des répondants (48 %) pensent que les puissants s'en tirent toujours à bon compte, contre 13 % seulement lorsqu'il s'agit des gens ordinaires.
Pour Afrobarometer, la confiance dans les tribunaux est donc étroitement liée à la perception de leur intégrité et de l'égalité de traitement qu'ils garantissent.
Équité et célérité, deux promesses fragiles
Une courte majorité (51 %) des Africains pensent pouvoir obtenir un jugement équitable. Ils ne sont que 43 % à croire qu'une affaire puisse être tranchée dans un délai raisonnable.
La perception d'une justice équitable est la plus forte au Maroc (72 %), au Sénégal (67 %), en Tunisie (67 %) et en Zambie (63 %). Elle est nettement plus faible à São Tomé-et-Principe (34 %), en Angola (34 %) et aux Comores (37 %).
Le coût, une barrière souvent sous-estimée
La confiance n'explique pas tout. L'argent reste un obstacle majeur : seuls 46 % des répondants pensent pouvoir s'offrir l'assistance d'un avocat, et 44 % assumer les frais de justice.
En Sierra Leone, à peine 23 % des personnes interrogées jugent probable de pouvoir payer une consultation juridique. À l'inverse, Madagascar (72 %) et le Sénégal (71 %) affichent des niveaux nettement plus élevés.
Le statut économique constitue d'ailleurs la ligne de fracture la plus nette. Les plus aisés sont 61 % à se dire confiants dans leur capacité à obtenir justice, contre 43 % parmi les plus modestes.
Cette barrière tient aussi à la méconnaissance des dispositifs existants. Si 53 % des Africains pensent pouvoir obtenir une assistance juridique en cas de besoin, un quart seulement (25 %) connaissent l'existence de services d'aide juridique.
Cette méconnaissance est particulièrement frappante en Tunisie et au Nigeria, où 9 % des répondants seulement en ont entendu parler. Même aux Seychelles, pays le mieux placé, la proportion ne dépasse pas 43 %.
La police, porte d'entrée du système
Face à un problème juridique, c'est d'abord vers la police que se tournent les citoyens (41 %). Elle constitue ainsi la principale porte d'entrée de la justice formelle.
Ce réflexe est quasi systématique à São Tomé-et-Principe (92 %), au Cabo Verde (90 %), au Gabon (81 %) et à Maurice (80 %). Les autres recours formels restent marginaux : tribunaux locaux (7 %), avocats (3 %), services d'aide juridictionnelle (2 %), médiation ou arbitrage (1 %).
La justice coutumière, toujours vivace
Les mécanismes traditionnels de règlement des différends gardent une place de premier plan. Plus d'un Africain sur cinq (22 %) s'adresse aux chefs traditionnels ou aux tribunaux coutumiers, 4 % consultent les anciens de la communauté.
D'autres se tournent vers leur famille (6 %), des chefs religieux (2 %), des responsables politiques (5 %) ou des représentants de l'État (2 %).
Ces recours informels sont les plus ancrés au Lesotho (68 %), au Nigeria (59 %) et en Sierra Leone (59 %). Ils traduisent la coexistence durable de deux ordres de justice, entre lesquels les citoyens naviguent selon leurs besoins.
La Tanzanie, seule à cocher toutes les cases
Croisés avec la nature des régimes, les résultats montrent qu'en moyenne, les pays démocratiques font mieux que les autres en matière d'accès à la justice, avec toutefois des disparités et des exceptions notables.
Seule la Tanzanie affiche des résultats positifs sur l'ensemble des indicateurs. Ailleurs, même dans des pays bien notés sur la confiance et l'égalité de traitement, comme le Maroc, le Malawi, le Botswana ou Maurice, l'accessibilité financière demeure un problème majeur.
Afrobarometer souligne enfin que ces indicateurs se tiennent les uns les autres : le manque d'intégrité ou l'inégalité de traitement minent directement la confiance des citoyens dans leur capacité à obtenir justice.
À quatre ans de l'échéance de l'Agenda 2030, dont l'Objectif de développement durable 16 fait de l'accès de tous à la justice une priorité, l'enquête rappelle que l'État de droit ne se décrète pas. Il se mesure dans la confiance des plus modestes, dans le coût d'un avocat et dans la connaissance de droits encore trop souvent ignorés. Sur une grande partie du continent, le chemin reste long. (TransContinentsAfrica)
