Dakar 2026, un bel exemple d’innovation frugale

TRIBUNE. La cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de la Jeunesse, au stade Abdoulaye-Wade de Diamniadio, a réussi un pari difficile : raconter un pays par la force des symboles. Elle a été saluée bien au-delà des frontières du Sénégal.

Dakar 2026, un bel exemple d’innovation frugale

Le récit, porté par trois générations d’une même famille, Alkebulan l’aïeule, Keb le fils et Sitoé la petite-fille, trace un chemin qui part de la tradition pour rejoindre les attentes d’aujourd’hui. Mais cette soirée a surtout mis en lumière une pratique que le continent connaît par cœur, parce qu’elle fait partie de son quotidien : l’innovation frugale, ou l’art de faire mieux avec moins.

Le sport, arme des nations sans moyens

Ce principe ne date pas d’hier. Il s’est imposé à l’Afrique au moment des indépendances. Sans puissance économique ni force militaire, comment les jeunes nations africaines pouvaient-elles se faire respecter ? Il a fallu faire preuve d’intelligence politique, et le sport est devenu l’un des leviers les plus efficaces pour peser dans les instances internationales. L’Égypte de Nasser l’a compris très tôt en soutenant la naissance de la Confédération africaine de football et de la première Coupe d’Afrique des nations, à Khartoum, en 1957. 

L’Organisation de l’unité africaine, devenue l’Union africaine, a ensuite fait du boycott une arme de conviction massive contre le racisme et l’apartheid. Ce combat a culminé à Montréal en 1976, quand une vingtaine de pays africains ont quitté les Jeux, avant que les relations avec le CIO ne se normalisent. Le Sénégal, détail qui ne manque pas d’intérêt aujourd’hui, avait fait partie, avec la Côte d’Ivoire, des rares pays du continent à ne pas suivre ce boycott.

De Brundage à Coventry, la revanche du temps long

Cette montée en puissance inquiétait. L’Américain Avery Brundage, président du CIO de 1952 à 1972 et connu pour ses positions très conservatrices et réactionnaires, écrivait en 1963 : « Si chaque tribu d’Afrique forme un nouveau pays, le CIO comptera plus de membres africains que le reste du monde réuni. » La phrase dit tout de sa crainte de voir un bloc africain prendre un poids décisif au sein de l’institution. J’ai étudié ces rapports tumultueux dans « L’Afrique et les Jeux Olympiques après les décolonisations (1960-1990) », ma contribution à l’ouvrage collectif « Une histoire mondiale de l’olympisme ». 

Plus de 60 ans plus tard, l’ironie est savoureuse. La Zimbabwéenne Kirsty Coventry préside le CIO, et l’Afrique accueille son premier événement olympique. Brundage redoutait le poids du continent, et c’est une Africaine qui tient désormais la barre. Le temps long et l’histoire restent décidément les plus fidèles baromètres des progrès de l’humanité.

Du mobile aux laboratoires, une frugalité quotidienne

La frugalité a aussi façonné la révolution numérique africaine. Faute de réseau fixe, une grande partie du continent est passée directement au téléphone mobile, plus en phase avec ses réalités, sans passer par la ligne fixe ni par l’ordinateur personnel. J’ai retrouvé le même esprit lorsque j’accompagnais Alexandra Palt, alors directrice générale de la Fondation L’Oréal, aux cérémonies du programme Pour les Femmes et la Science en Afrique subsaharienne. J'ai été frappé de voir que les chercheuses africaines consacraient l’essentiel de leurs travaux aux besoins vitaux de leurs sociétés, de la santé à une agriculture capable de faire reculer l’insécurité alimentaire, en passant par la lutte contre le changement climatique.

Ne pas copier Paris ni Pékin

La cérémonie de Diamniadio a offert au monde entier une démonstration éclatante de cette intelligence, de cette innovation frugale. Imaginez l’équipe de création, Ibrahima « Xalil » Cissé à la direction artistique, Adama Diop à la mise en scène, Martin Arnaud au show design, Mariane Niox à la chorégraphie et Khady Kassé à la scénographie, découvrant pour la première fois l’immense pelouse du stade. 

Comment habiter un tel espace ? Comment émouvoir les spectateurs dans les tribunes comme les téléspectateurs devant leur écran, sans disposer des moyens de Paris 2024 et Pékin 2008, dont les cérémonies ont coûté environ 100 millions d’euros chacune, ou même de Londres 2012, autour de 34 millions d’euros ? 

Elles restent des références, mais elles sont hors de portée. Vouloir les copier aurait été une erreur. L’équipe a fait un autre choix : s’appuyer sur ce que l’Afrique possède en abondance. L’innovation frugale ne consiste pas seulement à faire du « moins cher ». Elle consiste à mobiliser des ressources immatérielles comme la mémoire, le lien social, pour compenser les moyens matériels par un savoir-faire qui habite le quotidien. 

Les corps, les mains, la mémoire

À Diamniadio, la première de ces ressources était humaine. Plus de 1 100 participants sénégalais ont été recrutés lors d’auditions organisées dans les régions du pays. En dessinant la carte de l’Afrique avec leurs corps, ils ont formé un mouvement d’une discipline et d’une beauté qui ont touché le cœur et l’âme à travers le monde.

La deuxième ressource était l’artisanat. Tailleurs, brodeurs, teinturiers et cordonniers ont confectionné au Sénégal près de 1 500 costumes, irriguant ainsi l’économie locale.

La troisième, la plus précieuse, était le récit. Chaque tableau puisait dans la mémoire collective du Sénégal à travers son histoire et ses traditions populaires. Les spectateurs ou téléspectateurs sénégalais pouvaient ainsi feuilleter leur propre album de famille, sous le regard d’un monde qui découvrait le Sénégal et, à travers lui, l’Afrique noire. Ces scènes ont eu une portée immense, à la dimension des JOJ, tout en conservant une forte charge émotionnelle. Elles rendent fiers aujourd’hui ceux qui s’y reconnaissent et donnent envie aux autres de découvrir ce continent.

Un savoir-faire à exporter

Dakar 2026 a un coût modeste par rapport à Londres, Pékin ou Paris. Sa cérémonie d'ouverture a été un bel exemple d’innovation frugale. Khady Niang, la directrice de la cérémonie, l’a dit clairement. La cérémonie a été pensée pour maîtriser les coûts et tirer le meilleur des ressources disponibles. Le CIO lui-même en a salué le rapport qualité-prix.

La cérémonie d’ouverture a montré ce savoir-faire au monde entier. Il est temps de l’exporter. Surtout à l’heure où les nations les plus riches perdent leurs repères dans un monde en plein bouleversement, cette idée de frugalité n’est plus une option, c’est une nécessité. 

L'Afrique a des leçons à transmettre, et le monde a tout à gagner à l’écouter. C’est ce que je partage avec les chefs d’entreprise du monde francophone lors de mes rencontres pour l’APM-Association pour le Progrès du Management, en insistant sur un point capital : l’innovation frugale n’est pas une économie de la pauvreté. C’est l’art de s’adapter, d’avancer avec agilité, pour tenir face aux crises à répétition que nous connaissons en ce moment. 

Le groupe humain, première technologie

Suivons le cap désigné par les créateurs de la cérémonie, qui ont donné raison à l’architecte et anthropologue togolais Sénamé Koffi Agbodjinou, pour qui le groupe humain est peut-être la première technologie inventée par l’homme. Ils l’ont montré à travers une famille sur trois générations, réunie par la transmission d’un collier et d’une flamme. Ce soir-là, la famille olympique était innovante et belle, en espérant la retrouver ainsi lors de la cérémonie de clôture. (TransContinentsAfrica)

* Conférencier, auteur, journaliste, producteur et présentateur de la série documentaire Sport en Légende sur Radio France International (RFI)

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