Martiniquais de naissance, Algérien par choix : Benaouda Lebdai raconte Frantz Fanon

HISTOIRE. Avec “Frantz Fanon Algérien. Un choix” (Casbah), l’universitaire signe la première biographie algérienne du psychiatre martiniquais et replace Blida, le FLN et Accra au cœur de la genèse de sa pensée anticoloniale.

Martiniquais de naissance, Algérien par choix : Benaouda Lebdai raconte Frantz Fanon

Les livres consacrés à Frantz Fanon se comptent par centaines. Biographies, essais, thèses, colloques : depuis sa mort, le 6 décembre 1961 à Bethesda, dans la banlieue de Washington, à trente-six ans, le psychiatre né à Fort-de-France le 20 juillet 1925 n’a cessé d’être lu, relu, revendiqué.

Il manquait pourtant un regard. Celui d’un Algérien sur le Fanon algérien.

C’est ce vide que comble Benaouda Lebdai avec "Frantz Fanon Algérien. Un choix"*, paru aux éditions Casbah à Alger, à la faveur du centenaire de la naissance du penseur. Selon la critique algérienne, il s’agit de la première biographie de Fanon signée par un auteur algérien.

Un angle mort de la littérature fanonienne

Le point de départ de l’ouvrage est un constat. Dans une large part de la littérature internationale, l’Algérie est bien présente dans la vie de Fanon, mais comme un décor. Ce que l’on retient, c’est le penseur noir, le théoricien tiers-mondiste, la figure afro-descendante.

Benaouda Lebdai ne conteste pas la valeur des grandes biographies existantes. Il cite celle, très documentée, du Britannique David Macey, parue en 2000 et traduite en français en 2011. Celle de l’Américain Adam Shatz, publiée en 2024 et traduite en 2025 sous le titre Frantz Fanon, une vie en révolutions. Il rappelle aussi l’ouvrage d’Irene L. Gendzier, en 1973, que Josie Fanon jugeait souvent inexact.

Benaouda Lebdai a pris le parti d'aborder Frantz Fanon dans son entière dimension algérienne avec des témoignages inédits proprement du cru, sans négliger les autres dimensions qui ont façonné la personnalité et les choix de Fanon. . 
Benaouda Lebdai a pris le parti d'aborder Frantz Fanon dans son entière dimension algérienne avec des témoignages inédits proprement du cru, sans négliger les autres dimensions qui ont façonné la personnalité et les choix de Fanon. . 

Mais il y relève une forme d’invisibilisation implicite du pays d’adoption. Volontaire ou non, cette omission lui paraît injuste. Envers l’Algérie. Et plus encore envers Fanon lui-même, qui avait choisi d’en être.

D’où cette phrase, qui résume la démarche : « Amputer Fanon de sa matrice algérienne nuit à toute analyse objective de son œuvre ». 

L’auteur prend soin de préciser ce que son livre n’est pas. Il ne prétend pas livrer des éléments inédits sur le déroulé de la vie de Fanon. Il ne cherche pas non plus à "territorialiser" à tout prix le théoricien. Sa thèse est plus resserrée : sans l’Algérie en guerre contre le système colonial, Fanon ne serait pas allé au bout de ses engagements ni de la théorisation de sa pensée.

Blida-Joinville, le laboratoire

Le livre s’ouvre sur l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, où Fanon arrive comme médecin-chef en novembre 1953. Créé en 1938, l’établissement est alors le seul hôpital psychiatrique de l’Algérie coloniale. Il accueille environ 1 500 patients.

Les malades "indigènes" y sont relégués dans des pavillons à l’abandon, parfois enchaînés. La doctrine dominante est celle de l’École d’Alger du professeur Antoine Porot, qui théorise l’infériorité psychique du colonisé.

Que fait Frantz Fanon face à cela ? Il prend le contre-pied. Il rend la parole aux patients, introduit un café maure, un lieu de prière, un terrain de football, des ateliers. Il fait venir des conteurs et des comédiens comme Mahieddine Bachtarzi. Il s’appuie sur des infirmiers algériens, dont Abderrahmane Aziz, futur chanteur.

Lebdai insiste sur un détail qui dit tout du contexte. La mère de Kateb Yacine fut internée à Blida, brisée par les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata de mai 1945. Pour le biographe, comprendre ce que Fanon découvre alors, c’est commencer à comprendre Fanon.

L’enquête de terrain fait le reste. Avec ses internes, le psychiatre monte dans les douars de Kabylie, observe l’organisation de la société rurale, s’intéresse au rôle des marabouts et des femmes dans la prise en charge de la maladie mentale. À partir de 1956, il entreprend d’apprendre l’arabe dialectal.

Du soin à l’engagement

La deuxième partie suit le basculement. Après le 1er novembre 1954, Fanon ne cache pas sa sympathie pour les nationalistes à ses proches. À l’automne 1955, contacté par le FLN, il accueille clandestinement des moudjahidine blessés et forme des militants à résister psychologiquement à la torture.

Le livre restitue le réseau algérien qui se tisse autour de lui : Abane Ramdane d’abord, mais aussi Benyoucef Benkhedda, Larbi Ben M’hidi, Salah Louanchi, le commandant Si Azzedine ou le colonel Sadek. C’est là, sans doute, que l’apport de l’ouvrage est le plus net. Les sources et témoignages mobilisés sont majoritairement algériens.

Démasqué, Fanon démissionne à la fin de 1956 par une lettre devenue historique. Il gagne Tunis, exerce à l’hôpital Razi de la Manouba et devient l’une des plumes d’El Moudjahid, sous la direction de Rédha Malek. En 1959 paraît chez Maspero L’An V de la révolution algérienne.

Accra, une voix algérienne en Afrique

La troisième partie de l'ouvrage est la plus continentale. En mars 1960, le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) nomme Fanon représentant à Accra, dans le Ghana de Kwame Nkrumah, plaque tournante des indépendances.

Muni d’un passeport tunisien, il sillonne l’Afrique : Congo, Mali, Guinée, Liberia, Côte d’Ivoire, Éthiopie. Il prend la parole à Conakry en avril 1960, se lie avec Patrice Lumumba, assassiné en janvier 1961. Il reconnaît une route de près de 2 000 kilomètres pour acheminer des armes depuis le Mali de Modibo Keïta vers la frontière algérienne.

Lebdai souligne qu’à la tribune, Fanon dit "nous, Algériens". La révolution algérienne est, pour lui, le modèle à partir duquel penser l’émancipation de tout le continent.

La leucémie diagnostiquée fin 1960 n’arrête pas l’écriture. "Les Damnés de la terre" paraissent chez Maspero en 1961, quelques jours avant sa mort. Selon sa volonté, Fanon est inhumé en terre algérienne, au cimetière d’Aïn Kerma, près de la frontière tunisienne.

Une filiation qui se prolonge

La quatrième partie mesure la postérité. Spécialiste des littératures africaines coloniales et postcoloniales, Benaouda Lebdai convoque les écrivains que Fanon a nourris : Kateb Yacine, Mohammed Dib, Mouloud Mammeri, Assia Djebar, Tahar Djaout, Rachid Boudjedra, Maïssa Bey, Kaouther Adimi. Mais aussi des auteurs antillais, subsahariens et sud-africains.

Le biographe rappelle enfin que le lien n’est pas que littéraire. Josie Fanon a vécu en Algérie jusqu’à sa mort et repose au cimetière d’El Kettar, à Alger. Leur fils Olivier et leur petit-fils Cédric y vivent toujours, et ont la nationalité algérienne. À Alger, un boulevard et un lycée portent le nom de Fanon ; à Blida, l’hôpital où tout a commencé aussi.

Les limites d’un parti pris assumé

D'ailleurs, le titre annonce la couleur, et l’auteur ne s’en cache pas. Le risque d’une telle démarche est connu : remplacer une lecture partielle par une autre, opposer un Fanon algérien à un Fanon noir ou antillais.

Lebdai s’en défend en revendiquant l’équité et le refus du chauvinisme. Le lecteur jugera si l’équilibre est tenu. Le livre gagne en tout cas à être lu en regard des biographies de Macey et de Shatz, plus attentives à la Martinique, à Lyon et à la formation intellectuelle du jeune Fanon.

Il faut aussi prendre l’auteur au mot : l’ouvrage n’apporte pas de révélation biographique. Sa valeur est ailleurs. Dans le déplacement du regard, dans la mise en circulation de sources algériennes peu exploitées hors du pays ainsi que dans une écriture accessible qui vise aussi les jeunes lecteurs.

Un passeur entre les rives

C'est que l’auteur n’est pas un nouveau venu. Professeur des universités à Le Mans Université et à l’université d’Alger 2, Benaouda Lebdai a publié une biographie critique de Winnie Mandela et "Afrique du Sud. Histoire et littérature", Grand Prix de l’essai Moussa Sow 2024 à la Rentrée littéraire du Mali. Il est responsable scientifique de l’Espace Afrique du Salon international du livre d’Alger (SILA) et conseiller littéraire du Salon du livre africain de Paris.

Ce parcours éclaire le livre. Il est celui d’un homme qui circule depuis longtemps entre Alger, la France, l’Afrique australe et les Amériques noires. Exactement les territoires que Fanon a reliés.

Au-delà du cas Fanon, l’ouvrage s’inscrit dans un mouvement plus large. Celui d’une Afrique, du Maghreb au Machrek et jusqu’à l’Afrique subsaharienne, qui entend désormais écrire elle-même la biographie de ses grandes figures, plutôt que de la recevoir des universités anglo-saxonnes ou européennes. Soixante-cinq ans après sa mort, au moment où les débats sur la souveraineté, la mémoire coloniale et les relations entre l’Algérie, la France et le reste du continent restent vifs, rendre Fanon à l’Algérie, c’est aussi rappeler que l’anticolonialisme africain s’est pensé en Afrique, au contact de ceux qui le vivaient. (TransContinentsAfrica)


PUBLICITÉ
Espace Publicitaire
336×280