“Un partenariat ne se décrète pas dans un communiqué”. La formule est d’Abdelkrim Benamar, président délégué du REAGE, le réseau des cadres universitaires et entrepreneurs algériens d’Europe. Elle a donné le ton de la table ronde organisée le 31 octobre 2026 au Smala Festival, à Nanterre, sur le thème “Diaspora algérienne : moteur du New Deal Europe-Afrique”.
Trois membres du réseau ont croisé leurs regards : Ahcène Latreche pour le numérique, Abdelaziz Djellal pour la e-santé, Mabrouk Aïb pour l’agriculture.
En ouverture, le président et cofondateur du REAGE, Fetah Ouzzani, a présenté la stratégie 2030 du réseau : déploiement européen dès 2027, création d’une REAGE Academy et partenariats renforcés "sur les deux rives".

Une diaspora interface
Abdelkrim Benamar a d’abord posé un ordre de grandeur. Au moins 1,6 million de personnes nées en Algérie vivent en Europe, plusieurs millions avec leurs descendants. La France en concentre l’essentiel : environ 1,25 million de descendants d’immigrés d’origine algérienne en 2025, selon l’Insee.
“Mais le nombre n’est pas l’essentiel", prévient-il. Le New Deal consiste à “passer de l’assistance aux intérêts partagés : investir ensemble, produire ensemble, former ensemble”.

La diaspora en est l’interface naturelle. Elle connaît les codes des deux rives et pratique “l’art de la traduction” entre des cultures de travail différentes. Elle prolonge surtout en Europe la position d’une Algérie à la fois méditerranéenne, maghrébine et africaine, capable de relier l’Europe, le Maghreb et l’Afrique subsaharienne.
Le numérique, rattrapage et saut à la fois
Pour Ahcène Latreche, passé par Bull puis Atos, le numérique est “les deux à la fois”. Rattrapage pour les infrastructures de télécommunications et la numérisation des services de l’État. Mais surtout occasion d’un “saut technologique et qualitatif” : là où le digital fait la compétitivité, “on peut choisir les courses” et partir d’emblée dans le peloton de tête.

Taïwan dans les semi-conducteurs, l’Irlande dans le logiciel, l’Inde devenue “l’usine du monde des services IT” : autant de pays où la diaspora a pesé, rappelle-t-il.
L’atout des ingénieurs et entrepreneurs de la diaspora tient à leur “double compétence”. L’exigence des économies européennes et la proximité des frontières de l’innovation d’un côté, la connaissance fine des réalités locales de l’autre. Ils peuvent ainsi opérer un transfert de capital immatériel, humain, relationnel, institutionnel. À condition de “passer d’une mobilisation individuelle à une mobilisation collective”.
Santé : l’Algérie se rêve en pont
Abdelaziz Djellal, spécialiste de la gérontechnologie et CEO de Mate Health AI, décrit un système en mutation. L’espérance de vie est passée de 41 ans en 1962 à 78,2 ans pour les hommes et 81 ans pour les femmes, selon l’Office national des statistiques.
Selon les chiffres qu’il avance, la production locale couvre plus de 83 % des besoins en médicaments. Des pôles d’excellence émergent : un hôpital connecté à Tizi Ouzou, un Institut algérien de thérapie cellulaire et génique. Le pays peut devenir, dit-il, “le pont stratégique entre l’Europe et l’Afrique”.
La diaspora médicale en est l’un des piliers. En France, les médecins algériens représentent près de 40 % des praticiens à diplôme hors Union européenne. Sans compter les infirmiers et infirmières, par milliers.
Pour faire circuler ce savoir, il propose la télé-expertise sur les cas complexes, la recherche clinique commune et des stages de perfectionnement en Europe, avec obligation de transmettre au retour. Des réseaux le font déjà : la GAÄD en Allemagne, l’ASFAP en France, le réseau RAFT initié par les Hôpitaux universitaires de Genève en Afrique francophone.
Souveraineté numérique, souveraineté sanitaire
À cinq ans, les deux experts voient converger leurs domaines. Ahcène Latreche anticipe une mutation du numérique européen portée par la souveraineté et la réindustrialisation. L’intelligence artificielle, “non pas celle du prompt”, mais celle des hôpitaux, des laboratoires et de la cyberdéfense, et le chiffrement post-quantique “vont déborder et se prolonger vers l’Afrique”.

Abdelaziz Djellal pose les conditions d’un espace euro-africain de la santé numérique. L’Algérie a raccordé ou raccorde plus de 95 % de ses structures de santé à la fibre optique. Il faut désormais l’interopérabilité des systèmes, un cadre de protection des données aligné sur le RGPD, des co-investissements via le Global Gateway européen, et l’inscription de ces projets dans les feuilles de route de l’Union africaine et de l’OMS.
Mabrouk Aïb, pour l’agriculture, plaide de son côté pour des coopérations triangulaires entre l’Algérie, l’Europe et le reste du continent.
Un statut de coopérant numérique
Invités à formuler une mesure unique, les intervenants ont écarté toute nouvelle institution. Abdelaziz Djellal propose un “statut de coopérant numérique de la diaspora”. Un médecin ou un ingénieur établi en Europe pourrait consacrer quelques heures par semaine, à distance, à la télémédecine, à la double lecture d’imagerie ou au mentorat de start-up. Il pourrait aussi effectuer des « missions flash » d’une à deux semaines dans les CHU algériens.
Ahcène Latreche rappelle que les réseaux d’experts existent déjà, à l’image du REAGE. Il demande d’ouvrir la recherche européenne aux laboratoires algériens et de faciliter les partenariats entre la diaspora et les universités du pays.

Le pari de la triangulation
Le contexte s’y prête. L’Europe cherche des relais de croissance et sécurise ses chaînes d’approvisionnement. L’Afrique construit son marché continental avec la Zlecaf. Entre les deux, l’Algérie, adossée au Maghreb et ouverte vers le Sahel, dispose d’une profondeur stratégique rare.
Longtemps réduite à ses transferts financiers, la diaspora revendique désormais un rôle d’acteur, dans les hôpitaux comme dans les laboratoires. C’est à l’aune des projets réalisés, et non des intentions affichées, que se mesurera le New Deal Europe-Afrique. (TransContinentsAfrica)
