Le verdict est tombé, et il est sans appel pour l'ANC. Aux municipales du 4 novembre 2026, la Democratic Alliance (DA) arrive largement en tête à Johannesburg, selon les résultats quasi définitifs de la Commission électorale indépendante (IEC).
Avec environ 36 % des voix sur le scrutin de liste, la formation d'Helen Zille devance l'ANC, tombé autour de 20 %, et ActionSA, le parti d'Herman Mashaba, qui frôle les 17 %. Viennent ensuite les Economic Freedom Fighters (EFF), autour de 6,5 %, et le MK Party de Jacob Zuma, à environ 5 %.
Mais personne n'atteint la majorité absolue de 136 sièges sur 270. La participation a tourné autour de 53 %. La proclamation officielle des résultats est attendue ce dimanche 8 novembre. À compter de cette date, le conseil disposera de quatorze jours pour élire son maire.
Le vainqueur héritera d'une ville que le ministre des Finances lui-même a décrite, au printemps, comme en situation de détresse financière sévère. Egoli, "la cité de l'or", pèse environ 15 % du PIB sud-africain. Elle abrite quelque 70 % des sièges sociaux du pays et fournit près de 22 % de l'impôt sur le revenu des personnes.
Un désaveu national pour l'ANC
Le recul de l'ANC à Johannesburg s'inscrit dans une tendance nationale. Avec quelque 31 % des voix à l'échelle du pays, le parti de Nelson Mandela enregistre le plus mauvais score municipal de son histoire, contre 45,6 % en 2021.
Le pays compte désormais plus de 120 conseils sans majorité. Dans les grandes métropoles du Gauteng, le cœur économique du pays, l'heure est aux tractations.
À Johannesburg, l'ANC paie à la fois l'usure du pouvoir et le bilan de la coalition sortante qu'il dirigeait depuis août 2024 avec Dada Morero. Le parti n'avait d'ailleurs pas désigné de candidat officiel à la mairie, son secrétaire général Fikile Mbalula refusant une campagne "individualiste".
La lettre qui a tout fait basculer
Pendant la campagne, les finances de la ville ont occupé le devant de la scène. Le 23 avril 2026, Enoch Godongwana, ministre des Finances, adresse au maire Dada Morero un courrier d'une rare sévérité. Il y recense une série de violations de la loi sur la gestion des finances municipales (MFMA).
Le constat est chiffré. La ville doit environ 25,2 milliards de rands à ses créanciers. Elle ne dispose que de 3,9 milliards de rands de trésorerie. Pour le Trésor, c'est le signe d'une municipalité qui n'a plus les liquidités nécessaires pour honorer ses engagements.
Le budget rectificatif 2025-2026 est jugé non financé. Un accord salarial d'environ 10 milliards de rands conclu avec le syndicat municipal Samwu interroge : le ministre se demande ouvertement comment la ville compte le payer.
La menace est explicite. En vertu de l'article 216(2) de la Constitution, Pretoria peut suspendre la "part équitable", cette dotation inconditionnelle de l'État aux collectivités. Pour Johannesburg, elle représente plus de 8 milliards de rands par an.
Dada Morero conteste : la ville n'est "certainement pas en faillite". Le 7 juillet, le Trésor passe pourtant à l'acte. La tranche de juillet est gelée pour 69 municipalités, dont Johannesburg, privée de 3,6 milliards de rands.
Les huissiers à Thuso House
Quelques jours plus tôt, le 3 juillet, une scène a frappé les esprits. L'huissier de justice a saisi du mobilier et du matériel informatique à Thuso House, le principal centre de service aux usagers, à Braamfontein. Motif : une dette impayée de quelque 3,4 millions de rands.
La ville a réglé, récupéré ses biens, parlé d'une affaire "close". Mais l'image est restée : celle de la métropole la plus riche d'Afrique du Sud incapable de payer un fournisseur dans les délais.
D'autres créanciers frappent à la porte. Eskom, la compagnie publique d'électricité, réclamait au printemps plus de 5,2 milliards de rands d'arriérés à la ville et à sa régie City Power. Elle a même brandi, en mai, la menace de rationner la fourniture.
Johannesburg est aussi créancière. Les ministères de la province du Gauteng lui doivent 1,2 milliard de rands de services municipaux impayés, et environ 4 milliards au titre de missions déléguées non financées. Le cercle vicieux est complet.
Le verdict de l'Auditeur général
Le 2 juin, devant le Parlement, les services de l'Auditrice générale Tsakani Maluleke dressent un tableau sans complaisance. Le budget 2024-2025 reposait sur des objectifs de recettes irréalistes. Résultat : 2,38 milliards de rands de dépenses non autorisées.
Les pertes sur l'eau et l'électricité dépassent 8,5 milliards de rands. Le retard d'investissement dans les infrastructures est évalué à quelque 220 milliards de rands. La ville n'a atteint que 36 % de ses objectifs en matière de construction et de réhabilitation.
L'administration centrale de la ville a reçu une opinion d'audit avec réserves. City Power, Johannesburg Water, Pikitup (collecte des déchets) et l'agence des routes JRA font l'objet de constats significatifs depuis plus de dix ans.
Sur les marchés, la sanction est tombée plus tôt encore. Le 27 mars, la Bourse de Johannesburg (JSE) a suspendu les obligations de la ville, faute de publication à temps des comptes audités. Moody's a placé sa note Ba3, déjà en catégorie spéculative, sous surveillance négative.
Les comptes publiés le 28 mai, la suspension a été levée et Moody's a finalement confirmé la note. Un répit technique. Pas une guérison.
Une ville qui a soif et qui s'éteint
Pour les habitants, la crise financière a un visage concret : des robinets à sec. En 2025, des coupures d'eau ont touché, à un moment ou un autre, environ 60 % de la population. Les Johannesbourgeois parlent désormais de "watershedding", en écho aux délestages électriques.
Selon Rand Water, le fournisseur en gros, près de la moitié de l'eau traitée se perd dans des fuites et des réseaux mal entretenus. Johannesburg Water évalue à environ 27 milliards de rands le retard de renouvellement de ses équipements. Certaines canalisations ont 80 ans.
L'électricité suit la même pente. Transformateurs vétustes, vols de câbles, vandalisme : le réseau de City Power accuse un besoin d'investissement estimé à 170 milliards de rands. Les routes et les ponts attendent, eux, plus de 120 milliards de rands de travaux.
L'économie encaisse. Le chômage officiel atteignait 35,9 % au deuxième trimestre 2026, contre 21,9 % au Cap. Près de 90 000 emplois ont disparu en un an, selon le Centre for Development and Enterprise (CDE).
La confiance s'est effondrée. Avant le scrutin, seuls 12 % des habitants disaient faire confiance à leurs dirigeants locaux. La satisfaction à l'égard de la municipalité était tombée à 24 %, contre 34 % en 2020-2021. Les urnes l'ont confirmé.
1997, la première faillite
Johannesburg a déjà connu le gouffre. Au sortir de l'apartheid, la ville est un patchwork d'autorités locales profondément inégales. Les municipalités blanches dépensaient environ 600 rands par habitant et se finançaient à 90 % par leurs propres recettes. Les townships noirs, 100 rands, autofinancés à 10 %.
La fusion de 1995 en quatre conseils coiffés par un conseil métropolitain unifie l'assiette fiscale, mais multiplie les doublons. En 1997-1998, le déficit atteint 300 millions de rands, le découvert 405 millions. La ville est alors déclarée insolvable.
La réponse s'appelle iGoli 2002. Un plan de redressement sur trois ans, lancé en 1999, qui corporatise les grands services en entités autonomes : eau, électricité, déchets, routes, gaz. Contesté par les syndicats et la gauche, qui y voient une privatisation rampante, le plan fonctionne.
Le 6 décembre 2000 naît la municipalité métropolitaine unique. Sous Amos Masondo (2000-2011), puis Parks Tau (2011-2016), la ville retrouve des excédents d'exploitation et un accès apaisé aux marchés. Johannesburg devient même un modèle de gestion pour le continent.
Le grain de sable de 2016
Les fragilités, pourtant, couvent. Au début des années 2010, une crise de la facturation mine déjà la relation entre la ville et ses contribuables. Et les treize entités municipales, jadis tenues par un reporting mensuel strict, gagnent en autonomie, en masse salariale et en opacité.
Le basculement est politique. Aux municipales de 2016, l'ANC perd pour la première fois la majorité absolue à Johannesburg. S'ouvre l'ère des coalitions. Aucun parti n'a plus gouverné seul depuis, et le scrutin de 2026 ne change pas la donne.
Herman Mashaba, alors à la DA, prend la mairie. Puis se succèdent Geoff Makhubo, Jolidee Matongo, mort dans un accident en 2021, Mpho Moerane, Mpho Phalatse, Dada Morero, Thapelo Amad, Kabelo Gwamanda, et de nouveau Dada Morero, réélu en août 2024.
Une dizaine de maires en dix ans. Aucun n'a achevé un mandat de cinq ans. Motions de censure, décisions de justice, démissions : la direction politique de la ville a tourné comme une porte à tambour.
Chaque camp accuse l'autre. Dada Morero impute le déclin du recouvrement et l'envolée de la dette à la coalition menée par la DA entre 2016 et 2021. Ses adversaires dénoncent une décennie de gestion ANC et de ses alliés. Les milieux d'affaires, eux, renvoient tout le monde dos à dos : l'effondrement est le fruit de dix années d'échecs cumulés.
Les drames ont ponctué la dérive. L'explosion de gaz de Bree Street, en juillet 2023. L'incendie d'un immeuble squatté de Marshalltown, en août de la même année, qui fit 77 morts. En 2025, Cyril Ramaphosa a créé un groupe de travail présidentiel sur Johannesburg, à l'approche du sommet du G20 accueilli par la ville.
Le casse-tête de la coalition
Les électeurs ont tranché, mais ils ont laissé aux partis le soin de bâtir une majorité. Et l'arithmétique se heurte d'emblée aux inimitiés.
Sur le papier, une alliance entre la DA et ActionSA dépasserait la barre des 50 %. Mais Herman Mashaba refuse de gouverner avec Helen Zille, qu'il accuse d'avoir œuvré à sa chute en 2019. ActionSA demande à la DA de renoncer à sa candidate. "Nous avons de sérieuses réserves sur tout arrangement impliquant Helen Zille", a résumé son président, Michael Beaumont.
Helen Zille ne cède pas. Elle rappelle être passée par le processus de sélection de son parti et lance que "gérer une coalition ne signifie pas rester au pouvoir à tout prix".
L'ANC, relégué au rang de deuxième force du conseil, se retrouve en position d'arbitre. Ses instances examinent plusieurs options : une grande coalition avec la DA ou avec ActionSA, ou un gouvernement minoritaire soutenu au cas par cas. Le Top 7 du parti se réunit lundi, son comité exécutif national le 12 novembre.
Les structures régionales de l'ANC à Johannesburg disent préférer leurs partenaires actuels et placent la DA en dernier choix. La direction nationale, elle, entend garder la main. Dans le même temps, ActionSA a entamé des discussions avec l'ANC. Herman Mashaba se dit prêt à parler « avec tout le monde ».
Le test du premier budget
Quel que soit l'attelage, l'urgence sera la même. Le budget 2026-2027, de 97,1 milliards de rands, est jugé non financé par l'Auditeur général, quand l'administrateur municipal Floyd Brink assure le contraire. La nouvelle équipe devra trancher vite.
Le CDE plaide pour une équipe resserrée, un groupe de travail technique et un retour aux fondamentaux : eau, électricité, voirie, recouvrement. D'autres, comme l'universitaire Mark Swilling, prônent de réintégrer les treize entités municipales dans une administration unique, à rebours d'iGoli 2002.
Reste l'option du placement sous tutelle provinciale, prévu par l'article 139 de la Constitution. Elle plane sur la ville depuis des mois. Une coalition fragile, renversée au premier vote de défiance, la rendrait plus plausible encore.
Au-delà de Johannesburg
Le cas de Johannesburg dépasse ses frontières municipales. Il éprouve, à l'échelle locale, le modèle de gouvernement de coalition que l'Afrique du Sud expérimente aussi au niveau national depuis 2024. Le recul historique de l'ANC le rend plus central que jamais.
Il pose surtout une question qui traverse tout le continent, du Caire à Lagos, de Casablanca à Kinshasa : comment financer et administrer des métropoles africaines en croissance rapide, quand les recettes ne suivent pas, que les réseaux vieillissent et que la stabilité politique fait défaut ?
Il y a trente ans, Johannesburg avait su sortir de la faillite par la rigueur et la continuité. Les électeurs ont réclamé le changement. Reste à savoir si les partis sauront leur offrir, enfin, la stabilité. (TransContinentsAfrica)
