Le Maroc a tourné une page, ce mardi 29 septembre 2026. Reçue en audience par le roi Mohammed VI, Fatima Ezzahra El Mansouri, coordinatrice de la direction collégiale du Parti authenticité et modernité (PAM), a été nommée cheffe du gouvernement et chargée de former le nouvel exécutif.
L’annonce est venue, selon l’usage, d’un communiqué du ministère de la Maison royale, du Protocole et de la Chancellerie. Sobre dans la forme et considérable sur le fond : jamais, dans l’histoire du Royaume, une femme n’avait été appelée à diriger le gouvernement. Elle succède à Aziz Akhannouch, président du Rassemblement national des indépendants (RNI), qui a conduit l’exécutif de 2021 à 2026.
L’article 47, boussole de la nomination
La désignation obéit à la lettre de la Constitution de 2011. Son article 47 dispose que "le Roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des Représentants, et au vu de leurs résultats". Il précise que, "sur proposition du chef du gouvernement", le souverain nomme les membres du gouvernement.
Le choix de la personnalité, au sein du parti vainqueur, relève donc des prérogatives royales. Au lendemain du scrutin, Fatima Ezzahra El Mansouri avait d’ailleurs pris soin de le rappeler : si le roi lui confiait cette responsabilité, ce serait "un grand honneur". Six jours plus tard, c’est chose faite.
Un scrutin qui redistribue les cartes
Les législatives du 23 septembre ont placé le PAM en tête avec 97 sièges, selon les résultats définitifs communiqués par le ministère de l’Intérieur. Suivent le RNI (66 sièges), le Parti de l’Istiqlal (65 sièges) et le Parti de la justice et du développement (PJD), crédité de 54 sièges.
La comparaison avec 2021 est parlante. Il y a cinq ans, le RNI dominait la Chambre avec 102 sièges, devant le PAM (87) et l’Istiqlal (81). Le PJD, qui avait dirigé deux gouvernements successifs depuis 2011, s’était alors effondré à 13 sièges.
En 2026, le parti de la "lampe" quadruple sa représentation. Le RNI, lui, paie l’usure du pouvoir. Le PAM, partenaire de la majorité sortante, capte l’essentiel de la dynamique.
L’équation de la coalition à résoudre
La situation est la suivante : aucun parti ne dispose de la majorité absolue. Celle-ci est fixée à 198 sièges sur les 395 que compte la Chambre des représentants. La nouvelle cheffe du gouvernement doit donc négocier.
Les chiffres dessinent une piste évidente. Le trio PAM–RNI–Istiqlal, qui formait déjà l’ossature de la majorité sortante, totaliserait 228 sièges. Une reconduction de l’attelage, mais avec un nouveau centre de gravité : c’est désormais le PAM qui tient le volant.
Une seule porte est d’ores et déjà fermée : le PJD a annoncé qu’il ne participerait pas à un gouvernement conduit par le PAM. Une position cohérente avec l’histoire de deux formations longtemps présentées comme les pôles opposés de la vie politique marocaine.
Dès l’issue de l’audience royale, Fatima Ezzahra El Mansouri a annoncé l’ouverture immédiate de concertations internes, puis avec l’ensemble des partis, afin de proposer "un gouvernement qui soit à la hauteur des attentes" du souverain et des citoyens.
"Un moment historique pour notre pays"
Devant la presse, la nouvelle cheffe du gouvernement s’est dite honorée de sa nomination. L’audience, a-t-elle indiqué, "a été l’occasion de recevoir les hautes orientations du roi pour la gestion de l’étape à venir".
Elle a surtout insisté sur la portée symbolique de l’événement : un moment "historique pour notre pays", la première nomination d’une femme à la tête d’un gouvernement, "source de fierté pour moi et pour toutes les femmes du pays".
Le propos n’est pas anodin. Pendant la campagne, des voix avaient évoqué un recul de la place des femmes dans la vie publique. Fatima Ezzahra El Mansouri avait écarté ces analyses, rappelant le rôle du roi dans la défense des droits des femmes, de la réforme de la Moudawana en 2004 à sa révision engagée ces dernières années.
De Montpellier à Marrakech, un parcours d’élue de terrain
Diplômée de l’Université de Montpellier, avocate de formation, Fatima Ezzahra El Mansouri s’est d’abord imposée à l’échelon local. Le 23 juin 2009, elle devient la première femme élue maire de Marrakech, et la deuxième femme de l’histoire du Maroc à présider le conseil municipal d’une grande ville.
Après un premier mandat achevé en 2015, elle reconquiert la ville ocre le 17 septembre 2021.
Quelques semaines plus tard, le 7 octobre 2021, elle entre au gouvernement Akhannouch comme ministre de l’Aménagement du territoire national, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la ville. Un portefeuille exposé : logement, politique de la ville et, après le séisme d’Al Haouz de septembre 2023, reconstruction des zones sinistrées de sa propre région.
Au sein du PAM, elle préside le Conseil national avant de prendre, en 2024, la tête de la direction collégiale tricéphale inédite mise en place par le parti. L’arrivée au sein de la formation de Fouzi Lekjaa, ministre délégué chargé du Budget et président de la Fédération royale marocaine de football, avait alimenté les spéculations sur une rivalité. Elle les avait balayées, assurant qu’il n’existait "aucune compétition" entre eux.
En 2014, le magazine Forbes l’a classée en tête des vingt jeunes femmes les plus influentes d’Afrique. La même année, le Forum économique mondial l’a distinguée comme Young Global Leader. Membre de l’Association internationale des maires francophones (AIMF), elle est également vice-présidente de l’Association marocaine des présidents des conseils communaux.
Des chantiers qui n’attendront pas
Une chose est sûre : l’agenda de la nouvelle cheffe du gouvernement est chargé. La généralisation de la protection sociale, pilier du "Nouveau modèle de développement", reste à consolider. Le stress hydrique, aggravé par plusieurs années de sécheresse, pèse sur l’agriculture et le monde rural.
Quant à la jeunesse, elle attend des réponses. À l’automne 2025, les mobilisations du collectif "GenZ 212" avaient placé la santé et l’éducation au cœur du débat public, rappelant l’écart entre les grands projets d’infrastructures et le quotidien des citoyens.
Pour ce qui est de l’horizon, il est fixé : la Coupe du monde 2030, coorganisée avec l’Espagne et le Portugal, impose un calendrier d’investissements serré, des stades aux transports en passant par l’hôtellerie.
Une première au-delà du Maroc
Avec la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri, le Maroc rejoint un cercle encore restreint. Sur le continent, des femmes ont déjà dirigé des gouvernements : Mame Madior Boye puis Aminata Touré au Sénégal, Rose Christiane Raponda au Gabon, Victoire Tomegah Dogbé au Togo, Judith Suminwa en République démocratique du Congo.
Au Maghreb et au Machrek, le précédent est plus rare encore. La Tunisienne Najla Bouden, nommée en 2021, fut la première femme cheffe de gouvernement du monde arabe. Rabat devient la deuxième capitale de cet espace à franchir le pas.
Cela dit, la singularité marocaine tient au cadre : une nomination issue des urnes, adossée à un parti arrivé en tête, dans une monarchie constitutionnelle où le souverain conserve la haute main sur les orientations stratégiques. Le symbole est fort. Sa portée se jouera sur la capacité de Fatima Ezzahra El Mansouri à transformer une victoire électorale en coalition stable, puis en résultats tangibles. Tout cela, à quatre ans d’un Mondial qui placera le Royaume sous le regard du monde. (TransContinentsAfrica)
