Il y a 70 ans, le premier Congrès des écrivains et artistes noirs s'ouvrait à la Sorbonne

HISTOIRE. Du 19 au 22 septembre 1956 s’est déroulé à Paris ce que d’aucuns ont appelé le “Bandung culturel”, une rencontre où des peuples encore colonisés ont affirmé leur droit à l'émancipation.

Il y a 70 ans, le premier Congrès des écrivains et artistes noirs s'ouvrait à la Sorbonne

Paris, 19 septembre 1956. L'amphithéâtre Descartes, à la Sorbonne, est plein. Une soixantaine de délégués venus d'Afrique, des Caraïbes, d'Amérique et de Madagascar y prennent place. Beaucoup ne se sont jamais trouvés réunis dans la même salle. Soixante-dix ans plus tard, la date reste une borne.

Le Sénégalais Alioune Diop repnd un pari audacieux 

Tout part d'un homme, Alioune Diop, né à Saint-Louis du Sénégal en 1910. En 1947, il a fondé la revue Présence africaine. Deux ans plus tard, une maison d'édition s'installe au Quartier latin.

C'est Alioune Diop qui a impulsé le premier souffle vers la tenue du premier Congrès des écrivains et artistes noirs noirs tenu en 1956 à Paris.
C'est Alioune Diop qui a impulsé le premier souffle vers la tenue du premier Congrès des écrivains et artistes noirs noirs tenu en 1956 à Paris.

La revue accueille Sartre, Camus, Leiris. Elle ouvre ses pages aux voix noires d'Afrique, des Antilles et des États-Unis.

Le Congrès est son pari le plus audacieux. Il l'organise sans soutien officiel. Il rassemble des intellectuels que la guerre froide, la colonisation et la ségrégation tenaient séparés.

Un congrès de quatre jours où se rencontrent trois continents

C’est le Haïtien Jean Price-Mars qui ouvre les travaux.

Intervient ensuite Léopold Sédar Senghor qui plaide pour l'unité de la civilisation négro-africaine. Le Malgache Jacques Rabemananjara interroge la relation à l'Europe. Aimé Césaire traite de culture et de colonisation. Frantz Fanon décortique le racisme comme fait de culture. Le Haïtien Jacques Stephen Alexis défend le “réalisme merveilleux” de son peuple.

Dans la salle ou à la tribune sont présents Richard Wright, Cheikh Anta Diop, Édouard Glissant, Amadou Hampâté Bâ, James Baldwin. Fait notable : c’est Pablo Picasso a signé l'affiche.

L'affiche du Congrès de 1956 a été dessinée par pablo Picasso
L'affiche du Congrès de 1956 a été dessinée par pablo Picasso

S’il ya diversité d’origines, il y a aussi diversité voire divergence de positions. Certains des participants cherchent l'unité d'une civilisation, d'autres pensent d'abord le rapport de force colonial. Bref, le désaccord fait partie de la scène.

Un “Bandung culturel” pour les peuples colonisés

Alors que la ville de Bandung en Indonésie avait accueilli en 1955 le premier sommet des pays non-alignés avec comme têtes de pont le Chinois Chou En Laï, l’Indien Jawaharlal Nehru, un sommet politique donc, Paris a été hôte d’un sommet culturel. Cela a conduit à qualifier ce premier congrès des écrivains et artistes noirs de “Bandung culturel”. 

De même qu’en 1955, il était question de refuser l’ordre colonial, de même en 1956, il a été question d’affirmer que les cultures des pays colonisé avaient droit de cité. À Paris, le geste est donc le même, sur le terrain de l'esprit. Aucune émancipation politique ne tiendra sans réhabilitation des cultures niées.

Du point de vue du contexte, le moment est très chargé. La guerre d'Algérie dure depuis deux ans, la loi-cadre Defferre date de juin et la crise de Suez éclate en octobre.

Sur un autre plan, quelques semaines après le Congrès, Aimé Césaire rompt avec le Parti communiste français.

La preuve que 1956 a donné une forte impulsion 

Les actes, publiés par Présence africaine, remplissent 408 pages. Un second congrès se tient à Rome, du 26 mars au 1er avril 1959.

Entretemps, le Ghana a accédé à l'indépendance en 1957, la Guinée a dit non à la Communauté franco-africaine proposée en 1958. Et en 1960, dix-sept pays africains sont devenus indépendants vers une souveraineté dont le temps montrera qu’elle avait été factice à bien des égards. 

Ce qu’il faut retenir, c’est que le lien de cause à effet serait trop simple. Cependant, plusieurs des acteurs de ces indépendances avaient débattu, publié ou écouté dans ce même cercle avant de rentrer dans leurs pays prendre des responsabilités politiques.

Preuve de l’importance de ce moment, en 2006, l'UNESCO a commémoré le cinquantenaire de l'événement dans le même amphithéâtre.

L'avènement de la volonté de prendre la main sur le récit

1956 est une date importante dans la mesure où des peuples encore sous tutelle ont pris la parole, à Paris même, sur leur propre histoire. Ils n'ont pas attendu qu'on la leur accorde.

Preuve de la pertinence du congrès : les questions posées alors n'ont pas vieilli. Qui raconte l'Afrique, avec quels mots, au service de quels intérêts ? Le débat sur la restitution des œuvres, la place des langues africaines, le rôle des diasporas dans le développement en sont les héritiers directs. Tout cela est encore d’actualité. 

Une chose est sûre : le Congrès rappelle clairement qu'il n'y a pas de souveraineté politique ou économique durable sans souveraineté du récit. (TransContinentsAfrica)

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