Samedi 31 octobre 2026, au Palais des congrès Mokhtar Ould Daddah de Nouakchott. Devant les députés élus par les Mauritaniens de l'étranger, les consuls généraux et les délégations de pays frères, l'ambassadeur Mohamed Maouloud Ould Mohamed Salem lit la déclaration finale. Le directeur général des Mauritaniens de l'extérieur referme ainsi trois jours de travaux. Et ouvre, selon les termes mêmes du texte, un "tournant" dans les politiques publiques envers la diaspora.
Quarante-huit heures plus tôt, la Télévision mauritanienne avait réuni trois voix sur le plateau de "Fi Al-Wajha" : un diplomate, un imam établi en France, un homme d'affaires installé en Arabie saoudite. Confronter leurs attentes au texte adopté permet de mesurer le chemin parcouru. Et celui qui reste.
Une promesse de second mandat
Le forum s'est tenu du 29 au 31 octobre sous le haut patronage du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Celui-ci l'a ouvert le vendredi 30. L'initiative figurait parmi les engagements de son second mandat. Le Conseil des ministres lui avait donné un cadre officiel le 16 septembre. La préparation a été confiée au ministère des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Mauritaniens de l'extérieur, dirigé par Mohamed Salem Ould Merzoug. Ses équipes ont consulté les communautés d'une vingtaine de pays.
Les doléances ont été triées en grandes familles : éducation, état civil, participation politique, services financiers. Puis transmises aux ministères, chargés d'y répondre devant les délégués.
Quelque 400 représentants de communautés, désignés par les ambassades et consulats, auxquels se sont ajoutés des cadres et experts inscrits via une plateforme dédiée. Environ 500 participants venus de plus de 50 pays. Huit ateliers thématiques. Le Maroc, le Sénégal, l'Algérie et la Tunisie ont été invités à partager leurs expériences.
Depuis le Golfe, des attentes très concrètes
Ancien député de l'Assaba, homme d'affaires et investisseur en Arabie saoudite, Mohamed Salem El Hachemi parlait au nom d'une communauté ancienne et nombreuse. Une "Mauritanie en miniature", dit-il, où presque chaque famille du pays a un représentant. Il a salué les acquis : bourses dans le Machrek, bureau permanent d'état civil, liaison aérienne directe renforcée en période de pèlerinage. Puis il a égrené les manques.
Le coût des passeports pour les femmes et les enfants, au-delà de 300 riyals. L'absence de retraite pour les cadres employés dans le Golfe. Le souhait d'une parcelle de terrain au pays pour chaque expatrié. Et la barrière du français, sur laquelle butent aux concours nationaux des élèves formés en arabe et en anglais.
Depuis la France, une génération qui s'éloigne
Venu de Paris, l'imam Cheikh Amadou Ba, président d'un conseil national des imams de France, a déplacé le débat. Le Mauritanien d'Europe, a-t-il insisté, n'est pas qu'un immigré qui envoie de l'argent en fin de mois. Ce sont des médecins, des enseignants, des intellectuels. Entre l'expatrié et son pays, le lien institutionnel reste ténu, déplore-t-il. Il cite le Maroc et le Sénégal, dont les communautés savent s'organiser, par exemple pour rapatrier un défunt. Les Mauritaniens, eux, doivent tout faire passer par l'ambassade.
Plus préoccupant à ses yeux : les enfants nés en Europe. Certains n'ont jamais vu la Mauritanie. Beaucoup ne parlent ni hassaniya ni pulaar. D'où l'appel à un centre culturel et à des séjours au pays. Il a aussi proposé un observatoire des compétences : que chaque expert de la diaspora consacre une heure de son temps à la Mauritanie.
Côté administration, le directeur des affaires consulaires a mis en avant les services consulaires en ligne, accessibles même sans ambassade dans le pays de résidence, et les ouvertures de représentations au Canada et en Corée du Sud.
La déclaration de Nouakchott
Le texte lu samedi commence par un hommage appuyé à la méthode. Les participants relèvent que le chef de l'État a prôné, à l'ouverture, une démarche participative, ouverte aux avis des Mauritaniens de l'étranger quelles que soient leurs opinions et leurs sensibilités.
La précision n'est pas anodine. Une partie de la diaspora entretient avec Nouakchott une relation faite de distance, voire de défiance. L'imam venu de France l'avait dit sans détour : faute de main tendue, certains finissent par se détourner du pays.
Les délégués prennent acte des mesures annoncées par chaque ministère en réponse aux doléances recueillies en amont. Ils s'engagent à œuvrer à des mécanismes protégeant la vie, les biens, la dignité et l'identité culturelle des expatriés. Et à leur permettre de jouer un rôle d'ambassadeurs du pays dans le monde.
Sept priorités, de l'institution à la finance
Première priorité : un Conseil national de la diaspora mauritanienne. La déclaration en donne la justification avec franchise. Il s'agit de sortir de mesures « éparses et improvisées » pour un cadre institutionnel global, adossé à une vision stratégique.
Deuxième : un fonds de soutien aux investissements de la diaspora, censé rendre les transferts d'argent plus sûrs et moins coûteux.
Troisième : des sukuk, obligations conformes à la finance islamique, réservés à la diaspora et garantis par l'État. La Banque centrale et le ministère de l'Économie et des Finances en assureraient la coordination. L'instrument a fait ses preuves ailleurs : l'Éthiopie et le Nigeria ont, chacun à sa manière, emprunté auprès de leurs expatriés.
Quatrième : un programme national de mobilisation des compétences. C'est, en version institutionnelle, l'"heure pour la Mauritanie" réclamée depuis Paris.
Cinquième : un fonds national d'aide sociale. L'État y prendrait en charge le rapatriement des dépouilles, jusqu'ici assumé par les communautés elles-mêmes. Une réponse directe à l'une des doléances les plus sensibles.
Sixième : l'extension de la couverture, notamment consulaire, aux pays abritant d'importantes communautés mauritaniennes.
Septième : l'ouverture de centres éducatifs et culturels, et d'écoles mauritaniennes, là où la diaspora est la plus nombreuse. Pour arrimer les nouvelles générations à leur pays d'origine.
Ce que le texte laisse en suspens
La déclaration fixe un cap. Elle ne fixe ni calendrier, ni enveloppe. Le montant des deux fonds, le volume des sukuk, la composition du futur Conseil restent à définir. Plusieurs doléances du plateau n'y figurent pas en tant que telles : la retraite des cadres du Golfe, le coût des passeports, la barrière du français aux concours, l'accès au foncier. Elles relèvent, pour partie, des réponses ministérielles annoncées pendant le forum, dont le détail reste à préciser.
La question politique demeure aussi ouverte. L'activation des quatre circonscriptions électorales réservées aux Mauritaniens de l'étranger avait été évoquée à l'ouverture. Le directeur des affaires consulaires avait, lui, refusé de trancher sur l'élection directe de députés de l'étranger.
Le ministre Ould Merzoug s'est engagé à suivre la mise en œuvre des sept recommandations avec les départements concernés, et à en rendre compte régulièrement aux communautés via les missions diplomatiques. Les délégués, eux, donnent rendez-vous à une deuxième édition. C'est à cette aune que se jugera la sincérité de l'exercice.
Une course continentale aux diasporas
Nouakchott n'invente pas la démarche. Elle s'inscrit dans une dynamique qui traverse toutes les Afriques, du Maghreb au Sahel. Le Maroc a fait de ses quelque cinq millions de ressortissants à l'étranger un axe stratégique, avec un forum national sur l'investissement à Tanger en mai 2026. Le Mali a tenu en juillet à Bamako la deuxième édition de son Forum international de la diaspora. La Tunisie multiplie les appels à ses compétences expatriées.
Partout, le même glissement s'opère : du transfert familial à l'investissement productif, de la nostalgie à l'ingénierie financière, de la doléance individuelle à la politique publique. Pour la Mauritanie, trait d'union entre Maghreb, Afrique de l'Ouest et monde arabe, l'enjeu est double. Capter les capitaux et les savoirs de communautés dispersées sur quatre continents, du Golfe à l'Amérique du Nord. Et garder dans le giron national une jeunesse née ailleurs, pour qui la patrie risque de n'être bientôt qu'un drapeau au mur. (TransContinentsAfrica)
