“Surtout, j’espère que vous avez des baskets !”. Lancée au téléphone avant une première rencontre, la recommandation peut surprendre. Elle dit pourtant beaucoup de la générosité de Samir Toumi et de son envie de partager son amour d’Alger. Avec lui, pas question d’en rester aux banalités d’usage. La conversation se prolonge dans les rues d’une ville qu’il aime autant parcourir que raconter.
Chez ce presque sexagénaire, l’élégance est sans ostentation. Elle tient à son allure, à ses cheveux faussement indisciplinés. Elle se retrouve aussi dans la richesse de sa langue. On l’écoute avec gourmandise, parce qu’il manie les mots avec précision. Au fil de la promenade, son érudition éclaire l’histoire de son pays. Il en évoque les blessures, en révèle les contradictions sans jamais ignorer ce qui fait aussi la lumière de l’Algérie. Son récit donne envie de comprendre et, surtout, d’aller plus loin.
Samir Toumi est manifestement une figure d’Alger : à chaque coin de rue, une connaissance l’interpelle. Dirigeant d’une entreprise de solutions RH, il est surtout connu pour son œuvre d’écrivain nourrie de son attachement à la ville. Son roman "L’Effacement" a été porté au cinéma, tandis que son dernier ouvrage, Amin, une fiction algérienne, a été primé. Son engagement culturel et artistique se prolonge dans un lieu au nom singulier : “La Baignoire”. Marchons dans ses pas, à la rencontre d’un homme et d’une Alger trop rarement racontée.
TransContinentsAfrica : Comment est née “La Baignoire”, et quel esprit avez-vous voulu insuffler à ce lieu ?
Samir Toumi : La Baignoire Expérience, puisque c’est ainsi que nous avons intitulé ce concept, est née en 2013 d’une réflexion personnelle sur le rôle de l’entreprise dans un environnement comme celui de l’Algérie et, plus largement, sur sa finalité. Une entreprise est-elle uniquement destinée à produire du profit ? Et quel sens donner à mon propre engagement d’entrepreneur ?
Cette réflexion m’a conduit à explorer, ou plutôt à re-explorer, une notion profondément ancrée dans nos sociétés : celle du partage. Le partage de ce que l’on possède, de ses moyens, de son espace, pour accueillir l’autre, notamment l’hôte de passage.
Je me suis notamment inspiré d’une histoire familiale. Sur les terres de mon père, il existe une esplanade bordée d’une mosquée et d’un cimetière. Mon père me racontait que, depuis des siècles, cet espace accueillait les voyageurs de passage. Ils pouvaient s’y reposer, dormir, se nourrir, avant de reprendre leur chemin. Cette tradition d’hospitalité et de partage, je la retrouvais d’ailleurs dans les pratiques quotidiennes de la société algérienne.
J’ai alors souhaité transposer cet esprit au sein de mon entreprise. Avec l’accord de mes collaborateurs, nous avons décidé de mettre gratuitement à disposition nos locaux et une partie de nos moyens financiers pour accompagner des projets d’intérêt général. Sans aucune contrepartie, ni économique ni en matière d’image pour l’entreprise. C’était un point essentiel de notre démarche.
La culture étant l’un de mes centres d’intérêt majeurs, nous avons imaginé deux formes d’intervention.
La première consistait à faire de nos bureaux un lieu d’accueil et de passage, ouvert à des personnes ou à des collectifs souhaitant disposer, pendant quelque temps, d’un espace pour écrire, réfléchir, travailler ensemble ou organiser des ateliers. Le tout dans un esprit de gratuité absolue dès lors que les projets poursuivaient une finalité d’intérêt général.
La seconde était consacrée à l’accompagnement de la scène émergente en art contemporain. Avec les moyens modestes dont nous disposions, nous avons choisi de soutenir des artistes en mobilisant autour d’eux des chaînes de solidarité afin de les aider à produire, développer et exposer leur travail.
Nous avons également décidé de mettre à leur disposition l’intégralité de nos bureaux pendant un mois. L’artiste pouvait ainsi investir 100 % de l’espace, en concevant une scénographie qui devait simplement composer avec une contrainte : préserver la fonction première du lieu qui restait celle d’une entreprise en activité. Cette cohabitation entre espace de travail et espace d’exposition d’art contemporain faisait partie intégrante de l’expérience, avec la possibilité de créer des interactions humaines inédites entre ces deux univers.
Restait à donner un nom à ce projet. Nous tenions absolument à le dissocier de celui de l’entreprise, précisément pour éviter toute confusion avec une opération de communication ou de valorisation de notre image.
Nous l’avons appelé "La Baignoire", tout simplement parce que, dans ce vieil appartement algérois qui abrite nos bureaux, trône une ancienne baignoire en fonte. Elle est devenue, presque naturellement, l’emblème du lieu.

Au fond, La Baignoire Expérience est née de cette conviction : une entreprise peut aussi être un espace de partage, d’hospitalité et de création, sans nécessairement chercher à en tirer un bénéfice.
Vous tenez à parler de tiers-lieu plutôt que de galerie. Pourquoi cette distinction est-elle essentielle à vos yeux ?
La Baignoire Expérience n’est certainement pas une galerie d’art. Une galerie a pour vocation d’exposer des artistes, de promouvoir et de vendre leurs œuvres. Elle s’inscrit donc dans une logique commerciale, ce qui n’a jamais été notre ambition, comme je l’ai expliqué précédemment.
C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles j’ai décidé de suspendre les expositions peu avant la pandémie de Covid. Le succès rencontré était tel que l’on commençait à parler de "la galerie La Baignoire". Cette évolution me semblait nous éloigner de l’esprit initial du projet. J’ai donc estimé qu’il était temps de faire une pause et de repenser les modalités de notre accompagnement des artistes.
Aujourd’hui, on parle volontiers de "tiers-lieu". Je suis sans doute plus à l’aise avec cette notion parce qu’elle est plus ouverte et qu’elle recouvre une diversité de pratiques, d’usages et de formes d’organisation des espaces.
Mais, au fond, je préfère définir La Baignoire Expérience comme un concept de gouvernance plutôt que comme un lieu à proprement parler.
J’ai parfois utilisé une image pour la décrire : La Baignoire est un virus bienveillant qui s’est greffé sur une entreprise pour puiser dans ses ressources. C’est probablement la définition qui traduit le mieux la singularité de notre démarche.

Que permet-elle de différent dans la rencontre entre, d’un côté, les artistes et les œuvres, de l’autre, le public de passage dans votre lieu ?
C’est effectivement l’une des grandes originalités de la proposition que nous faisons à l’artiste à travers La Baignoire Expérience. Elle consiste à lui offrir une manière assez inédite de présenter son travail.
Généralement, lorsqu’une entreprise accueille le travail d’un artiste, elle lui réserve un espace spécifique : un hall, une salle ou une pièce dédiée. À La Baignoire, nous avons choisi une approche radicalement différente : l’artiste investit 100 % de l’espace, les murs, les sols, les volumes, l’ensemble du lieu.
Il s’engage alors une forme de négociation entre l’artiste et nous, qui continuons à travailler dans ces bureaux, afin d’imaginer une scénographie permettant de préserver la fonction initiale du lieu. L’entreprise ne cesse donc jamais d’être une entreprise mais elle devient simultanément un espace d’exposition.
Pendant un mois, le temps de l’exposition, nos bureaux se transforment ainsi en un lieu public, ouvert quotidiennement à des visiteurs qui viennent déambuler au milieu des espaces de travail pour découvrir les œuvres. Et pendant ce temps, nous poursuivons normalement nos activités.
Cette cohabitation provoque des rencontres assez inattendues. Des conversations se nouent entre les collaborateurs, les personnes que nous recevons dans le cadre de notre activité professionnelle et les visiteurs venus découvrir le travail de l’artiste. Des univers qui, habituellement, ne se croisent pas nécessairement se retrouvent ainsi dans un même espace autour des œuvres.
Je crois que cette démarche contribue à désacraliser la relation à l’art. Elle nous éloigne du caractère parfois un peu solennel de la galerie ou de l’espace d’exposition traditionnel pour nous rapprocher, d’une certaine manière, de l’expérience du street art, de l’art dans la rue. L’œuvre n’est plus isolée dans un lieu qui lui est exclusivement consacré : elle s’inscrit dans un espace de passage, de travail, de vie et d’interactions permanentes.
C’est, je pense, cette rencontre entre des usages et des publics différents qui a fait toute la singularité, mais aussi le succès, des expositions que nous avons organisées à La Baignoire.
Le nom "La Baignoire" peut aussi faire écho à une mémoire douloureuse : celle de la torture pendant la guerre d’Algérie. Comment accueillez-vous cette résonance, et quelle place lui faites-vous dans l’identité du lieu ?
Lorsque j’ai décidé d’appeler ce lieu "La Baignoire", j’en ai parlé à ma mère, qui avait connu la guerre d’Algérie et milité pendant cette période. Sa réaction a été immédiate, presque effrayée : “Mon Dieu, mais tu évoques là la torture !”.
En effet, pour la génération de celles et ceux qui ont vécu ou fait la guerre d’Algérie, le mot "baignoire" renvoie aussi à une mémoire douloureuse, celle des tortures pratiquées par des militaires de l’armée française pendant la guerre.
Cette réaction m’a interpellé et, paradoxalement, elle m’a conforté dans mon choix. J’y ai vu une raison supplémentaire de conserver ce nom, précisément pour tenter d’en conjurer la charge douloureuse, de le sublimer en quelque sorte.
Il s’agissait de faire de La Baignoire tout le contraire de ce qu’elle pouvait évoquer dans l’imaginaire de cette génération : un lieu de création, de vie, de partage, d’accompagnement de la jeunesse, un laboratoire d’idées. Un espace où se déploient des initiatives positives, tournées vers l’avenir et utiles au pays.
Au fond, il y avait dans ce choix une volonté de transformer symboliquement un objet associé à la souffrance en un espace de création et de vie. Une manière, peut-être, de conjurer cette mémoire douloureuse et de rendre hommage aux sacrifices de nos aînés .
“La Baignoire” est un espace de liberté et de rencontres pour les artistes. Parmi ceux qui y sont passés, certains ont depuis acquis une reconnaissance internationale. Quels parcours vous ont particulièrement marqué ?
Je pense notamment à l’aventure des street photographers. À l’époque, j’avais organisé une grande exposition consacrée à la photographie de rue, en réunissant de jeunes photographes dont le travail n’avait, jusque-là, été présenté que sur les réseaux sociaux. Pour la première fois, ils allaient exposer leurs photographies dans un espace physique, à la rencontre d’un public.
Tous avaient entre 20 et 30 ans. Il y avait des filles et des garçons, venus de différentes régions du pays, avec des regards singuliers sur la société algérienne et ses espaces urbains.
Ce qui me touche particulièrement, c’est de voir le chemin parcouru depuis. Certains ont aujourd’hui développé des trajectoires particulièrement remarquables.
Plusieurs d’entre eux ont notamment participé à la création du Collectif 220, qui contribue au rayonnement de la photographie algérienne, notamment de la photographie de rue, sur la scène internationale.
Parlons de votre rapport personnel à la création. Vous semblez éprouver un besoin presque viscéral de culture. D’où vient-il, et que vous apporte-t-il d’irremplaçable ?
La question n’est pas simple. C’est effectivement un besoin que je qualifierais de vital, ou comme vous dites, viscéral. Je crois avoir toujours eu, assez naturellement, une sensibilité à l’art et aux différentes formes d’expression artistique. Une sensibilité qui n’a cessé de se développer au fil du temps, depuis l’adolescence jusqu’à l’âge adulte, à travers la découverte des arts plastiques, du cinéma, du théâtre et de la littérature.

Aujourd’hui, je ne conçois tout simplement pas ma vie, ni même le monde, sans la culture. Elle est pour moi un moyen fondamental de comprendre qui je suis, le monde dans lequel je vis et les grands enjeux auxquels l’humanité est confrontée, aujourd’hui comme demain, sans jamais perdre de vue ce qu’elle a traversé au cours de son histoire. La culture est, à mes yeux, un formidable instrument de compréhension du monde que nous habitons.
Mais elle est aussi un espace de liberté absolument essentiel. Elle nous permet d’explorer à la fois l’individu et le collectif qui constituent nos sociétés. Je pense notamment à la société algérienne, dont la complexité et les transformations permanentes rendent cette exploration particulièrement nécessaire.
Observer une société à travers les différentes formes d’expression artistique et culturelle qui émergent en son sein, c’est aussi aller à sa rencontre, tenter d’en saisir les mouvements, les contradictions, les aspirations. C’est d’autant plus précieux dans un environnement où les sciences humaines sont encore relativement peu développées.
Je crois profondément que l’art et la culture constituent des moyens privilégiés de nous interroger sur nous-mêmes et sur le monde. Mais au-delà de cette fonction de questionnement et de compréhension, ils nous offrent aussi quelque chose d’essentiel : la possibilité de nous ouvrir et, peut-être, de nous libérer.
Votre roman "Amin, une fiction algérienne" a reçu le prix franco-ivoirien Éthiophile 2026. Au cœur du récit, se trouve un pacte faustien : qu’avez-vous voulu explorer, à travers lui ?
Amin, une fiction algérienne est mon dernier roman. À travers ce texte, j’ai voulu explorer ce que l’on appelle communément, en Algérie, "le système". Autrement dit, tenter de pénétrer les arcanes du pouvoir, de cette gouvernance dont les mécanismes nous apparaissent souvent opaques et qui, précisément parce qu’ils le sont, nourrissent beaucoup de fantasmes. Et j’ai choisi de le faire par le biais de la fiction.

Le roman raconte l’histoire de Djamel B., un écrivain en panne d’inspiration. Il erre de soirée mondaine en soirée mondaine jusqu’au jour où il rencontre un certain Amin, un personnage proche des cercles du pouvoir, dont il connaît intimement les rouages.
Amin lui propose alors une sorte de pacte : écrire un roman sur “le système”. Pour cela, il s’engage à lui ouvrir certaines portes, à lui faire rencontrer des personnages emblématiques et représentatifs de ce pouvoir, afin qu’il puisse s’en inspirer pour construire sa fiction.
Le lecteur va ainsi suivre les interrogations de cet écrivain, ses hésitations, mais aussi ses déambulations dans les univers que lui fait découvrir son guide, Amin. Et, parallèlement, il va assister à la genèse du roman que Djamel B. entreprend d’écrire.
Mais cette entreprise littéraire va progressivement provoquer une série d’événements étranges, jusqu’au moment où le réel et la fiction vont finir par se télescoper.
Je préfère ne pas en dire davantage pour laisser aux futurs lecteurs qui, je l’espère, auront envie de découvrir ce texte et le plaisir d’en suivre les méandres.
Dans vos livres, vous interrogez l’Algérie et son histoire, souvent à travers des trajectoires intimes. Comment se dessine, dans votre écriture, la frontière entre la réalité et la fiction ?
Dans mon dernier roman, je me suis justement amusé à interroger le rôle de la littérature et son impact sur la société. Jusqu’à poser cette question : un roman peut-il bouleverser un système, voire une société tout entière ? C’est, au fond, une manière de questionner le pouvoir de l’art et de la culture que nous évoquions précédemment.
D’une manière générale, c’est la fiction qui m’intéresse, même si mon premier texte était un récit, une forme d’autofiction, puisqu’il mettait en scène mes propres déambulations dans Alger et les réflexions qu’elles suscitaient.

Mais si j’écris de la fiction, c’est aussi pour interroger la société dans laquelle je vis, son histoire, ses contradictions, ses enjeux, et donc, le réel. La littérature possède, à mes yeux, une valeur de témoignage essentielle. Elle permet de raconter une époque, d’explorer les mécanismes d’une société, d’en révéler certaines réalités, tout en conservant cette liberté propre à la création romanesque.
J’ai toujours été particulièrement attiré par les grands romanciers du XIXe siècle, notamment Zola et Balzac. Mais aussi par la littérature réaliste américaine. J’aime ces œuvres qui explorent les arcanes d’une société, son fonctionnement, les rapports qui la structurent et les enjeux qui la traversent.
De ce point de vue, la société algérienne constitue un terrain d’exploration absolument passionnant. C’est ce territoire, avec toute sa complexité, son histoire et ses transformations, que je cherche à parcourir depuis le début de mon cheminement d’écrivain. La fiction est donc pour moi une manière d’explorer le réel, de le questionner et d’en témoigner, sans être prisonnier de ses seules apparences.
Vous préparez un spectacle mêlant musique, lectures et performances. Comment ces différentes formes vont-elles dialoguer et quelle expérience souhaitez-vous faire vivre au public ?
C’est une vieille idée que je gardais dans un coin de ma tête. J’ai toujours pensé que mon premier texte, "Alger, le Cri," pouvait se prêter à une adaptation scénique. J’imaginais qu’un jour, peut-être, quelqu’un aurait envie de s’en emparer pour le travailler et lui donner une autre forme d’expression sur scène. Mais l’occasion ne s’est jamais présentée.
L’année dernière, j’ai eu l’occasion de monter seul sur scène pour interpréter le spectacle "Jérôme Bel". Cette expérience m’a donné goût à la scène et, surtout, m’a fait prendre conscience que je pouvais moi-même porter un spectacle devant un public. Cela a sans doute été le déclic qui m’a permis d’envisager concrètement l’adaptation scénique d’"Alger, le Cri".
C’est ensuite en assistant à un ciné-concert que m’est venue l’idée de créer, autour d’"Alger, le Cri," ce que j’appellerai un ciné-concert littéraire mêlant lecture, musique et création vidéo. L’idée est d’explorer ces différentes formes d’expression dans une démarche résolument expérimentale. La musique sera électro, l’image fera l’objet d’un travail de création vidéo expérimentale, et la voix elle-même sera envisagée comme une matière à mettre en scène, à faire dialoguer avec les sons et les images.
Tout se déroulera en direct. Je porterai les textes sur scène, accompagné de deux musiciens qui joueront ou mixeront leur musique en live, tandis qu’un vidéo jockey interviendra sur les images, leurs rythmes, leurs enchaînements et leur projection. Il ne s’agit donc pas simplement d’illustrer un texte par de la musique et de la vidéo, mais de faire interagir ces différents langages artistiques.
Ce que je souhaite, c’est proposer au public une expérience forte, puissante, à l’image de la ville d’Alger elle-même. Une expérience qui passe autant par les sensations que par les mots, en mobilisant des formes d’expression contemporaines et expérimentales.
Mais ce projet est aussi une manière de faire se rencontrer plusieurs univers artistiques, plusieurs générations et plusieurs médias autour d’une même interrogation : notre manière de percevoir, de ressentir et de raconter Alger.
Pour terminer, revenons à Alger. Elle traverse vos livres et semble vous être indispensable. Qu’est-ce qui vous lie si profondément à cette ville et qu’y trouvez-vous que vous ne trouvez nulle part ailleurs ?
Je pourrais presque dire que je fais corps avec cette ville. Je me sens comme un élément du paysage d'Alger, au même titre qu’une pierre, un lampadaire ou un bâtiment. Comme si j’étais moi-même une composante de son relief, un fragment de cette ville.
J’ai parfois le sentiment qu’Alger me ressemble, ou peut-être est-ce moi qui lui ressemble. Je suis fait de sa terre, de ses contradictions, de ses tourments, de son histoire. Il y a quelque chose de profondément organique dans le lien qui m’unit à elle.

Alger m’accompagne en permanence. Elle est à la fois un décor, un territoire d’exploration physique et historique, mais aussi un espace à partir duquel je peux déployer ma pensée et mon écriture. Comme si parcourir cette ville, interroger son histoire, observer ses transformations, me permettait aussi de mieux comprendre ce qui m’habite et ce que je cherche à exprimer.
Je crois que je partage avec beaucoup d’Algérois cette relation profondément ambivalente à leur ville. Une relation faite d’amour et de haine, de fusion et de rejet. On peut l’admirer autant qu’on peut vouloir lui échapper. Elle peut être un espace de liberté comme une forme d’enfermement.
Et c’est précisément cette ambiguïté qui nourrit, je crois, la puissance de notre attachement. Une relation qui oscille sans cesse entre l’admiration, la dépendance, l’allégeance et le désir de s’en affranchir. Mon premier texte, "Alger, le cri", explore ce rapport si complexe aux lieux qui nous “attachent”. (TransContinentsAfrica)
