Entre 10 et 12 millions. C’est, selon les estimations régulièrement avancées par la Banque africaine de développement, le nombre de jeunes Africains qui arrivent chaque année sur le marché du travail. Face à eux, l’économie formelle ne crée qu’une fraction des emplois nécessaires. Le reste se dilue dans l’informel, le sous-emploi ou l’exil.
C’est à cette aune qu’il faut lire le forum organisé récemment au Campus Baobab de l’ISM, à Dakar, par la Fondation Mastercard, le Groupe ISM et Talent2Africa. Trois acteurs, trois métiers, une même équation : comment transformer un diplôme en emploi.
Le chaînon manquant
Le diagnostic est connu. Le problème de la jeunesse diplômée africaine n’est plus seulement l’accès à la formation. C’est la transition vers le premier poste. Et le paradoxe est cruel : les employeurs exigent de l’expérience, que les jeunes ne peuvent acquérir faute d’être embauchés. Entre l’amphithéâtre et l’entreprise, il manque une passerelle.
C’est précisément le créneau du Mastercard Foundation Associates Program (MFAP). Le dispositif propose des placements professionnels de douze mois, rémunérés, assortis de formation au leadership, à l’employabilité et aux bases de l’entrepreneuriat.
Talent2Africa en est le partenaire régional de mise en œuvre pour l’Afrique francophone. L’objectif affiché : 1 800 jeunes professionnels formés et placés dans huit pays, sur la période 2026-2028, avec coaching et mentorat tout au long du parcours.
Trois structures, trois métiers qui se complètent
La Fondation Mastercard apporte la vision et le financement. Elle s’est fixé un cap ambitieux : permettre à 30 millions de jeunes Africains d’accéder à un emploi digne d’ici 2030, en ciblant prioritairement les jeunes femmes, les réfugiés et déplacés, et les personnes en situation de handicap.
Son bureau de Dakar, qui couvre l’espace Uemoa, concentre ses efforts sur trois secteurs : les systèmes agroalimentaires, l’entrepreneuriat et l’économie numérique.
L’ISM apporte le vivier. Fondée en 1992 par Amadou Diaw, première école de commerce privée du Sénégal, aujourd’hui membre du groupe Galileo Global Education, l’institution a inauguré le 20 mai son Campus Baobab : 3 000 places et quelque 10 000 usagers par jour.
Talent2Africa, enfin, apporte l’intermédiation. Spécialiste du recrutement et de la gestion des talents, le cabinet revendique un réseau de plus de 400 employeurs. C’est lui qui fait le lien entre le profil et le poste.
Chacun, seul, bute sur une limite. L’école forme sans pouvoir garantir l’embauche. Le bailleur finance sans connaître le terrain. Le recruteur place sans former. Ensemble, ils couvrent la chaîne entière.
Dakar, un carrefour régional
Le choix du lieu n’est pas anodin. Près de 45 % des étudiants de l’ISM viennent d’autres pays d’Afrique francophone. Fidèle à sa Teranga, Dakar s’est imposée comme une place de formation pour toute la sous-région. L’ISM a d’ailleurs ouvert un campus à Abidjan en avril 2025 et affiche son ambition de s’étendre dans d’autres pays.
Le contexte national pèse aussi. Les établissements privés accueillent désormais 31 % des étudiants sénégalais. Lors de l’inauguration du campus, le ministre de l’Enseignement supérieur, Daouda Ngom, a insisté sur la nécessité d’adapter les programmes aux besoins du marché du travail.
Un forum consacré à l’employabilité, sur ce campus, devant ce public, s’inscrit donc dans une politique publique assumée.
Les questions qui demeurent
La pertinence de l’initiative ne dispense pas d’en mesurer les limites.
L’échelle, d’abord. 1 800 placements sur trois ans, face à des millions d’entrants annuels : le programme est un laboratoire, pas une réponse de masse.
L’inclusion, ensuite. Les diplômés des grandes écoles privées ne sont pas les plus exposés au chômage. Le dispositif devra démontrer qu’il atteint aussi les publics prioritaires de la Fondation, au-delà des campus urbains.
La durée, enfin. Le véritable indicateur ne sera pas le nombre de placements, mais le taux de maintien dans l’emploi à l’issue des douze mois. Et la capacité des entreprises d’accueil à transformer l’essai en contrat.
Au-delà de Dakar
De Casablanca à Nairobi, du Caire à Abidjan, le continent tout entier est engagé dans une course entre sa démographie et sa capacité à créer des emplois.
Le forum du Campus Baobab signale un glissement de fond : après des décennies centrées sur l’accès à l’éducation, l’enjeu devient l’accès au travail. L’employabilité s’impose comme la nouvelle mesure de la réussite des systèmes de formation.
Reste à savoir si les États et les entreprises prendront le relais des fondations. Car c’est à cette condition que les passerelles d’aujourd’hui deviendront les autoroutes de demain. (TransContinentsAfrica)
