Pendant des décennies, le chemin était tout tracé. Le jeune Tchadien qui rêvait de micro ou de caméra prenait la route de Yaoundé. Ou bien, il entrait dans une rédaction et apprenait le métier sur le tas.
Ce temps-là s'achève. Le samedi 3 octobre 2026, le ministre de l'Enseignement supérieur, Dr Sitack Yombatina Beni, a inauguré à N'Djamena l'Institut supérieur de journalisme et de communication du Tchad (ISJCT). L'établissement se présente comme la première école professionnelle du pays entièrement consacrée aux métiers de l'information et de la communication.
Il y a deux ans, ce n'était encore qu'une idée. Elle a pris corps grâce à l'ONG Médias pour le développement (MEDEV), coordonnée par Mahamat Mamadou Djimtebaye. Journaliste, ancien correspondant de France 24, il est le fondateur et directeur général de Tchadinfos, premier média d'information du pays, décliné en site web, radio et télévision. Un patron de rédaction qui connaît, mieux que quiconque, le prix d'un journaliste mal formé.
La fin d'un long exil
Le pays ne disposait que d'un seul département universitaire dédié au journalisme et à la communication. Ceux qui n’y avait pas été admis partaient. Et le plus souvent, c’était à l'ESSTIC de Yaoundé, un établissement fondé en 1970 par Hervé Bourges. L’ESSTIC a formé une centaine de cadres tchadiens. Une école de référence donc , mais à l'étranger, avec ce que cela suppose de coût, de sélection par l'argent et de départs parfois définitifs.
Les pouvoirs publics avaient perçu le problème. Dès le 12 juin 2023, le Conseil national de transition avait adopté un projet de loi portant création d'une École supérieure de journalisme. L'initiative associative a finalement été la première à ouvrir ses portes.
Lors de la cérémonie, le ministre de l'Enseignement supérieur a souligné que l'ISJCT répondait à une carence historique : une offre locale rare, jugée trop théorique, qui poussait les jeunes à l'exil ou à l'improvisation.
Une formation pensée pour le terrain tchadien
Former ses propres journalistes, ce n'est pas seulement une question de proximité géographique. C'est former des professionnels qui connaissent les langues, les territoires et les réalités du pays qu'ils devront raconter.
Pour la formation, le cursus s'étend sur trois ans. Deux licences sont proposées : journalisme reporter d'images d'un côté, communication d'entreprise et attaché de presse de l'autre.
La première promotion compte 40 étudiants répartis à parts égales entre les deux filières. Un effectif volontairement resserré qui privilégie l'encadrement.
L'institut affiche cinq valeurs : rigueur, engagement, praticité, ouverture et inclusivité. Sa mission : former des professionnels capables d'affronter les défis de l'information, de la démocratie et du développement, selon des standards internationaux.
Des partenaires pour tenir dans la durée
Une école ne vaut que par sa pérennité. Le projet a été présenté en 2024 à l'Union européenne qui l'a orienté vers les partenaires de l'équipe Europe. La Coopération suisse s'en est saisie.
Le 29 septembre 2026, quatre jours avant l'inauguration, MEDEV et la Direction du développement et de la coopération (DDC) suisse ont signé une convention de partenariat de cinq ans pour accompagner le développement et le fonctionnement de l'institut.
L'allemande GIZ et la DW Akademie complètent le dispositif. Une architecture de financement plurielle qui évite de dépendre d'un seul bailleur.
Parallèlement, le gouvernement a promis son soutien. Le ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement, Gassim Chérif Mahamat, s'est engagé à accompagner l'ISJCT “dans le respect de son autonomie pédagogique”.
Former aussi ceux qui exercent déjà
Former ses propres journalistes, c'est aussi mettre à niveau ceux qui sont déjà en poste. L'ISJCT l'a compris.
En août, il a signé une convention avec l'Association des médias en ligne du Tchad (AMET). Les deux partenaires prévoient un programme permanent de formation continue destiné aux journalistes, rédacteurs en chef et responsables de médias. Au menu : journalisme numérique, fact-checking, gestion des rédactions, modèles économiques des médias, intelligence artificielle, éthique et sécurité des journalistes.
L'Union des journalistes tchadiens (UJT), déjà liée à MEDEV par un protocole de partenariat signé en 2025, soutient également l'initiative. Mahamat Mamadou Djimtebaye y voyait alors “une réponse claire aux défis de notre époque” : désinformation, défiance du public, mutations numériques.
Un écosystème au service de l'information
Cela dit, l'ISJCT n'arrive pas seul. Il couronne un écosystème que MEDEV et Tchadinfos construisent depuis plusieurs années.
Éducation des plus jeunes à un usage responsable des médias. Émission éducative pour adolescents avec l'association Léh Dari. Alliance avec Salama Peace Initiative pour la paix et contre la désinformation.
En avril 2025, MEDEV, à travers son laboratoire d'idées Tchad Prospective, le bureau d'études BUCOFORE et Tchadinfos ont également scellé un partenariat de deux ans. Objectif : vulgariser la recherche tchadienne et la diffuser au grand public.
La logique est cohérente. Elle consiste à former des journalistes sur place, leur donner accès à une expertise locale fiable et s'adresser à un public éduqué aux médias. Ainsi, c'est toute la chaîne de la qualité de l'information qui se construit.
Le promoteur a pris d’ailleurs soin de préciser que l'ISJCT n'avait pas vocation à rester la seule affaire de MEDEV. Il a ouvert la porte à tous les acteurs désireux de rejoindre la dynamique.
Un métier sous tension
L'enjeu est d'autant plus réel que le terrain reste exigeant. Tchadinfos en sait quelque chose.
En août 2024, son rédacteur en chef, Badour Oumar Ali, avait été détenu vingt-quatre heures par les services de renseignements avant d'être libéré. Auparavant, la plateforme avait été suspendue par son hébergeur américain à la suite d'une plainte d'un ancien ministre. Reporters sans frontières avait dénoncé un levier de pression sur les médias.
Dans ce contexte, une formation solide à l'éthique, à la vérification et à la sécurité n'est pas un luxe. C'est une protection, pour le journaliste comme pour son lecteur.
Du national au régional
MEDEV ne cache pas son ambition à savoir faire de l'ISJCT un pôle régional d'excellence, ouvert aux étudiants du Sahel et de l'espace CEMAC.
La feuille de route prévoit un campus propre, une montée progressive des effectifs, de nouvelles filières spécialisées et l'ouverture de masters. Le pays qui envoyait ses étudiants à l'étranger pourrait, à terme, accueillir ceux de ses voisins.
C'est que le pari s'inscrit dans une histoire longue. De Dakar, où le CESTI forme des journalistes depuis 1965, à Yaoundé, Rabat ou Tunis, les grandes écoles de journalisme ont accompagné, partout sur le continent, l'émergence de presses nationales plus solides.
Le Tchad rejoint ce mouvement à un moment où l'information se joue sur les réseaux sociaux, dans la rapidité des contenus générés par l'intelligence artificielle et dans des espaces sahéliens où la désinformation alimente les tensions. Former chez soi ceux qui raconteront le pays, c'est aussi reprendre la maîtrise de son propre récit. (TransContinentsAfrica)
