Pourquoi Cheikh Hamidou Kane a été bien plus que L'Aventure ambiguë

HOMMAGE. Décédé à 98 ans, cet homme de deux écoles, auteur de l'un des plus fameux romans de la conscience déchirée de la littérature africaine, a eu un parcours rare dans l’appareil d’Etat et des organisations internationales.

Pourquoi Cheikh Hamidou Kane a été bien plus que L'Aventure ambiguë

C’est face à l’Atlantique, au cimetière musulman de Yoff, que repose désormais Cheikh Hamidou Kane. L’annonce de sa mort, le 4 octobre 2026, ouvre un deuil qui dépasse les frontières du Sénégal tant la vie de l’auteur de L’Aventure ambiguë a suivi une trajectoire impressionnante qui l’a mené, parallèlement à son orbite littéraire, de la charge de gouverneur à celle de ministre des présidents Senghor et Diouf en passant par de hautes responsabilités à l’Unicef et au Centre de recherche et de développement international (CRDI), organisation publique canadienne qui finance la recherche dans les pays en développement. Le président Bassirou Diomaye Faye a salué l'homme qui a donné à des générations d'Africains les mots pour penser l'ouverture au savoir du monde sans renoncer à ce qu'ils sont. Le président de l’Assemblée nationale sénégalaise, Ousmane Sonko, ainsi que l'ex-président Macky Sall ont participé au concert d’hommages suscités par la disparition de Cheikh Hamidou Kane. 

Le détonateur : un livre et une question

Pour le grand public, son nom reste attaché à un titre : L'Aventure ambiguë. Ce roman est paru en 1961 et a reçu, un an plus tard, le Grand prix littéraire d'Afrique noire.

Au coeur de l’histoire qui y est relatée : Samba Diallo. Enfant du pays des Diallobé, il quitte le foyer coranique pour l'école des Blancs. Ce qu’il gagne en savoir il le perd en ancrage. Et c’est autour de cette tension qu’est tissé l’ouvrage. Il faut dire que cette double formation de Samba Diallo fut d'abord celle de l'auteur. 

Quand d'autres racontent la colonisation ou la dénoncent, Cheikh Hamidou Kane la pense. Pas dans le style d’un pamphlet, plutôt dans une langue sobre tissée autour de dialogues sur la foi, la mort et le savoir faisant de L'Aventure ambiguë un des plus grands romans métaphysiques des lettres africaines. 

L'école occidentale n'y est pas seulement une institution coloniale. C'est une manière d'être au monde qui conquiert les esprits. Le personnage principal, Samba Diallo, ne perd pas une guerre, il perd le chemin vers Dieu, un comble pour un enfant éduqué dans un environnement de forte piété musulmane où Dieu et son prophète Mohamed (PSL) sont au coeur de toutes les réflexions et croyances. À travers lui, Cheikh Hamidou Kane explore le déchirement intime de l'individu.

Un ouvrage à fort retentissement

Pour mesurer la dimension de cet ouvrage, il convient de savoir qu’il prend place aux côtés de L'Enfant noir de Camara Laye (1953), de Things Fall Apart de Chinua Achebe (1958) ou du Soleil des indépendances d'Ahmadou Kourouma (1968). 

Et ses échos dépassent l'Afrique subsaharienne. Au Maghreb, Le Passé simple de Driss Chraïbi (1954) met en scène un jeune Marocain écartelé entre son père et l'école française. Au Machrek, Saison de la migration vers le Nord du Soudanais Tayeb Salih (1966) suit un esprit brillant revenu brisé d'Europe.

À l'échelle du continent, l’ouvrage campe sur une même matrice, celle de l'élite formée à l'école de l'autre, et le prix intime de cette formation.

Cheikh Hamidou Kane, écrivain mais pas que

Réduire Cheikh Hamidou Kane à un roman serait pourtant manquer l'essentiel car il fut aussi un bâtisseur d'État.

Né le 2 avril 1928 à Matam, dans une famille peule musulmane, Cheikh Hamidou Kane passe de l'école coranique à l'école française, de Saint-Louis à Dakar où il fréquente le fameux lycée Van Vollenhoven devenu depuis le lycée Lamine Guèye. Puis, c’est le saut vers Paris. le lycée Louis-le-Grand, l’université de la Sorbonne, des licences de droit et de philosophie, enfin l'École nationale de la France d'outre-mer dont il sort en 1956. Parallèlement, il collabore alors à la revue Esprit.

Dès 1960, l'année de l'indépendance, il est nommé gouverneur de la région de Thiès et se retrouve, en 1961, au cœur de l'appareil de planification, pilier du projet de Mamadou Dia alors président du Conseil. Fin 1962, il devient brièvement ministre du Plan. Intervient la crise qui oppose Léopold Sédar Senghor à Mamadou Dia et l'expérience prend fin. Le voilà qui démissionne et s'éloigne du Sénégal pour plus d'une décennie. C’est le moment où il se retrouve dans des organisations internationales. 

À l'UNICEF, il devient directeur régional pour l'Afrique de l'Ouest et du Centre, en poste à Lagos puis à Abidjan. Une vingtaine de pays relèvent de son autorité. Il traverse ensuite l'Atlantique. À Ottawa, il est vice-président du Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Un itinéraire qui lui permet une circulation dense entre l'Afrique, l'Europe francophone et le Canada.

De retour au Sénégal, il dirige Dakar-Marine et s'investit dans les activités d'Enda Tiers-monde. Il retrouve ensuite le gouvernement comme ministre du Développement industriel et de l'Artisanat. Sous Abdou Diouf, il prend en charge le Plan et la Coopération avant de quitter le gouvernement en avril 1988, à sa demande.

Les Gardiens du Temple, trente-quatre ans après

La carrière littéraire n’est pourtant pas close puisque le second roman arrive en 1995, chez Stock. Intitulé Les Gardiens du Temple, il revisite, sous une forme très romancée, le conflit de 1962 entre Senghor et Dia, deux hommes dont il avait été proche. Ayant attendu que Senghor quitte le pouvoir pour le publier, il esquisse dans cet ouvrage, non plus l’opposition entre monde africain et monde occidental mais une réconciliation entre tradition et modernité. Cela dit la question posée en premier demeure toujours d’actualité.

La question originelle toujours ouverte

Cheikh Hamidou Kane avait posé sa question au lendemain des indépendances. Comment s'approprier le savoir des autres sans se dissoudre en eux ? Soixante-cinq ans plus tard, elle n'a rien perdu de son actualité. De Dakar à Casablanca, du Caire à Kinshasa, l'Afrique débat de souveraineté éducative, de langues nationales, de formation des élites, et désormais d'intelligence artificielle. 

Si l’école nouvelle a changé de visage, l'ambiguïté demeure. Et s’il y a un legs durable mettre au crédit de Cheikh Hamidou Kane, c’est d’avoir montré, par l'œuvre comme par le service de l'État, qu'on peut penser cette tension et que la trancher ne se fait pas à la légère. (TransContinentsAfrica)

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