Parcs, réserves, sanctuaires : les peuples autochtones réclament leurs terres ancestrales

ANALYSE. Réunis à Nairobi, 60 représentants autochtones de 16 pays ont fondé une alliance qui rejette la finance carbone et défie les géants de la conservation.

Parcs, réserves, sanctuaires : les peuples autochtones réclament leurs terres ancestrales

C'est une première. Le 25 septembre 2026, à Nairobi, des représentants de peuples autochtones venus d'Afrique, d'Asie et des Amériques ont rendu publique une « Déclaration de Nairobi » d'une rare virulence. Le texte clôt le rassemblement “Notre Terre, notre nature” (Our Land, Our Nature), organisé par Conservation Solutions Afrika et Survival International.

Ainsi, pour la première fois, des communautés qui résistent aux politiques de conservation se sont retrouvées dans une même salle. Soixante délégués, seize pays, une nouvelle structure : l'Alliance pour les territoires autochtones.

Un front africain en première ligne

L'Afrique y pèse lourd. Le Kenya était représenté par les Ogiek et les Samburu/Maa, la Tanzanie par les Massaï, l'Ouganda par les Mosopisyek, sous-groupe kalenjin. S'y ajoutaient les Gana et les Tshasi du Botswana, ainsi que des Baka du Cameroun et de la République du Congo.

À Nairobi, il a surtout été question des peuples autochtones dans leur rapport à leurs terres ancestrales face à une vision exogène de la nature qui veut leur imposer des parcs, réserves et sanctuaires au nom de la biodiversité. 
À Nairobi, il a surtout été question des peuples autochtones dans leur rapport à leurs terres ancestrales face à une vision exogène de la nature qui veut leur imposer des parcs, réserves et sanctuaires au nom de la biodiversité. 

Autant de noms associés, depuis des années, à des conflits fonciers autour de parcs nationaux, de réserves de chasse ou de conservancies privées. Les Ogiek en sont l'illustration. En novembre 2023, en pleine visite officielle du roi Charles III au Kenya, des familles de ce peuple de la forêt de Mau avaient été expulsées de leurs terres ancestrales.

Le reste de la délégation venait d'Argentine, de Bolivie, de Colombie, d'Équateur, du Pérou, des États-Unis, d'Inde, du Népal, du Cambodge et de Thaïlande.

Un réquisitoire contre la "nature marchandise"

Le cœur de la déclaration tient en une exigence : la restitution des terres ancestrales, y compris celles transformées en parcs et en sanctuaires animaliers.

Les signataires s'en prennent aussi aux nouveaux instruments de la finance verte. Marchés carbone, projets REDD+, crédits et compensations de biodiversité, géo-ingénierie : tout est rejeté en bloc. À leurs yeux, ces mécanismes permettent surtout aux grands pollueurs de verdir leur image, tandis que des « aires protégées » s'ouvrent à l'extraction minière, y compris celle des minerais critiques de la transition énergétique.

La formule qui résume le texte est cinglante : "Ce n'est pas de la conservation. Ce n'est rien de plus qu'un cartel". 

Des cibles nommément désignées pour dénoncer un colonialisme écologique

Fait inhabituel, les grandes organisations du secteur sont citées une à une : WWF, Wildlife Conservation Society, African Parks, Unesco, UICN, Conservation International, The Nature Conservancy ou encore le Northern Rangelands Trust (NRT).

Les signataires somment ces acteurs de quitter leurs terres, faute de quoi ils menacent de recourir à leurs propres systèmes de justice. Ils réclament aussi la publication de tous les contrats carbone et biodiversité conclus sur des territoires autochtones. Un ton qui s'apparente à un ultimatum. Aux gouvernements, ils demandent reconnaissance juridique, réparations et libération des militants détenus. Aux bailleurs, l'arrêt du financement de ce qu'ils qualifient de conservation coloniale.

Les médias sont également interpellés : il leur est demandé de nommer les responsables et de suivre les flux financiers.

Le Kenya, un laboratoire sous tension

Cela dit, le choix de Nairobi n'est pas anodin. Le Kenya est devenu l'un des terrains les plus actifs du marché africain du carbone et le gouvernement y a dévoilé en février 2026 un registre national du carbone. Le NRT, visé par la déclaration, y porte un projet de crédits carbone contesté, re-certifié en juin 2026 par Verra, principal certificateur du marché volontaire.

Preuve que la tension est bien là : l'ombre de la répression a pesé sur l'événement. En effet, le militant Mising Pranab Doley, du nord-est de l'Inde, devait intervenir. Il a été arrêté en juillet après une manifestation contre un projet hôtelier de luxe près du parc national de Kaziranga.

Selon Survival International, au moins 3 millions d'autochtones en Afrique, en Asie et dans les Amériques subissent les effets de la conservation, et 1,1 milliard d'hectares de terres autochtones auraient été accaparés en son nom. Des chiffres avancés par une ONG partie prenante, que les organisations visées contestent de longue date dans leur principe.

Deux visions de l'environnement se font face

Les grandes ONG de conservation défendent régulièrement leur action au nom de la protection d'une biodiversité menacée. Certaines ont reconnu des abus commis par des gardes et engagé des enquêtes, tout en maintenant leur modèle.

Ce sont véritablement deux visions de la biodiversité et du rapport à la terre ancestrale qui se sont retrouvées face à face à Nairobi. 
Ce sont véritablement deux visions de la biodiversité et du rapport à la terre ancestrale qui se sont retrouvées face à face à Nairobi. 

De leur côté, plusieurs États africains voient dans la finance carbone une source de revenus et un levier de financement climatique longtemps promis par le Nord, et rarement tenu.

La Déclaration de Nairobi oppose à cette logique une autre légitimité : celle des peuples qui vivent sur ces terres et estiment en être les meilleurs gardiens.

Nairobi, siège du Programme des Nations unies pour l'environnement et hôte du Sommet de la Terre de 1982, devient ainsi le théâtre d'une contestation qui dépasse le seul continent. À l'heure où l'Afrique entend monnayer ses forêts, ses savanes et ses puits de carbone, la question n'est plus seulement de savoir combien vaut la nature. Elle est de savoir à qui elle appartient, et qui décide en son nom. (TransContinentsAfrica)

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