Le journaliste Hamid Barrada n'est plus

HOMMAGE. Disparu dans la nuit du 25 au 26 septembre, l’ancien rédacteur en chef de Jeune Afrique laisse une œuvre d’entretiens qui est aussi une mémoire du Maghreb et de l’Afrique.

Le journaliste Hamid Barrada n'est plus

Né le 3 décembre 1939 à Tanger, Hamid Barrada allait avoir 87 ans. C’est la chaîne 2M, où il avait animé pendant plus de dix ans l’émission “Mais encore ?”, qui a annoncé sa disparition. Les hommages se sont aussitôt multipliés, plusieurs confrères saluant en lui le doyen de la profession au Maroc.

Avec lui disparaît l’une des références du journalisme d’entretien dans l’espace francophone. Un genre exigeant qu’il a pratiqué pendant plus d’un demi-siècle, face aux dirigeants et aux penseurs qui ont façonné le Maghreb et l’Afrique post-coloniale.

Un chemin du syndicalisme étudiant à l’exil

Hamid Barrada est issu d’une famille nationaliste originaire de Fès. Il s’engage très jeune dans l’action politique et syndicale. En 1962, il est élu président de l’Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM), alors l’un des principaux foyers de contestation dans le Maroc des premières années de l’indépendance.

Un an plus tard, dans un climat de forte tension entre le pouvoir et l’opposition, il est condamné à mort par contumace. Suivent la clandestinité, puis l’exil, en Algérie et en France. Il ne rentrera au Maroc qu’en 1978. Diplômé en philosophie, en droit et en sociologie politique, c’est dans le journalisme qu’il trouve sa voie.

Jeune Afrique, l’école de l’entretien

Il rejoint en effet l’hebdomadaire Jeune Afrique, fondé et dirigé par le Tunisien Béchir Ben Yahmed. Il y devient grand reporter et en est le rédacteur en chef de 1974 à 1985. Il demeurera un collaborateur régulier jusqu’à la fin des années 1990, moment où il a été nommé directeur Maghreb-Moyen-Orient de la chaîne francophone TV5.

Ces années parisiennes font de lui l’un des artisans de cette presse panafricaine francophone qui, depuis la France, a raconté le continent au continent. Du Maghreb au Machrek, de Dakar à Alger.

Face aux grands de son temps

Mais, s'il y a une chose à retenir de lui et qui fait sa signature, c’est l’entretien. Long, documenté, patient.

La liste de ses interlocuteurs dessine une cartographie politique et intellectuelle de toute une époque : le roi Hassan II, l’ancien Premier ministre Abderrahmane Youssoufi, l’historien Abdallah Laroui, le dirigeant istiqlalien M’Hamed Boucetta.

Mais aussi, au-delà des frontières marocaines, l’ancien président algérien Ahmed Ben Bella, l’opposant Hocine Aït Ahmed, le Tunisien Rached Ghannouchi ou le président-poète sénégalais Léopold Sédar Senghor.

Le parcours n’est pas banal. Pour preuve : l’ancien condamné à mort de 1963 finira par interroger le souverain du régime qui l’avait frappé. Toute la trajectoire du Maroc de la seconde moitié du XXe siècle tient dans ce raccourci.

"Mais encore ?", la télévision comme prolongement

De 2007 à 2018, il présente et anime "Mais encore ?" sur 2M.

L’émission, consacrée à des entretiens approfondis avec des responsables politiques, des intellectuels et des acteurs culturels, le fait découvrir à une nouvelle génération de téléspectateurs marocains. La méthode reste la même : laisser l’invité développer, relancer au bon moment.

Témoin des années de plomb

Hamid Barrada a également apporté son témoignage, à huis clos, aux travaux de l’Instance Équité et Réconciliation (IER), créée en 2004 pour faire la lumière sur les graves violations des droits humains commises au Maroc entre l’indépendance et 1999.

Il a par ailleurs enseigné à l’université jusqu’à sa retraite.

Une anthologie en guise de legs

En 2025, il publie le premier volume de son Anthologie d’entretiens, avec le soutien du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME).

Plus de 700 pages, 744 exactement, réunissant une sélection d’échanges réalisés entre 1977 et 2012. Un matériau brut, précieux, pour qui veut comprendre plusieurs décennies d’histoire politique et intellectuelle du Maroc, du Maghreb et du continent.

Une génération qui s’en va

La disparition de Hamid Barrada s’inscrit dans l’effacement progressif d’une génération de journalistes africains, souvent passés par le militantisme et l’exil, qui ont fait de la presse francophone un lieu de débat à l’échelle du continent, du Maghreb à l’Afrique subsaharienne.

Leurs entretiens constituent aujourd’hui des archives à part entière. À l’heure des formats courts et des réseaux sociaux, ils rappellent une évidence que l’on oublie trop souvent : l’histoire se comprend aussi en écoutant, longuement, ceux qui l’ont faite. (TransContinentsAfrica)

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