Dimanche 4 octobre 2026, New Alamein. La ville nouvelle égyptienne accueille la réunion de coordination semestrielle de l'Union africaine, en parallèle du premier Alamein Africa Forum, coorganisé avec Afreximbank et l'AUDA-NEPAD, et des 33es assemblées annuelles de la banque panafricaine. Prévu en juin, le rendez-vous avait été reporté pour raisons sanitaires.
Le forum, qui a réuni plus de vingt chefs d'État et représentants de gouvernements, se veut biennal. Son ambition : traduire l'Agenda 2063 de l'UA en projets concrets. Mais c'est la sécurité régionale qui s'est imposée en coulisses.
En marge de cette vitrine économique, Abdel Fattah al-Sissi a reçu l'Érythréen Issaias Afeworki, le Somalien Hassan Sheikh Mohamud et le général Abdel Fattah al-Burhane, chef du Conseil de souveraineté soudanais. Objectif : poser un texte signifiant politiquement : la Déclaration d'El Alamein.
Trois lignes rouges posées par al-Sissi et les trois autres dirigeants
Le ton du texte se veut apaisé. Les Quatre prônent le règlement pacifique des différends, le respect du droit international et la non-ingérence. Al-Sissi plaide pour “le dialogue, pas la confrontation”.
Mais le fond est plutôt incisif. Le message porté : la gouvernance de la mer Rouge relèverait des seuls États riverains. Sur le Nil, le texte invoque l'absence de dommage, la notification préalable et le consensus, et met en garde contre les “mesures unilatérales”. Enfin, il soutient le gouvernement soudanais dirigé par l'armée et appelle à un processus politique conduit par les Soudanais eux-mêmes. Le pays est en guerre depuis avril 2023 contre les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR).
S’il y a une chose à comprendre, c’est que l'Éthiopie n'est jamais nommée mais elle est partout.
Le Tigré, le détonateur à fragmentation
Le calendrier ne doit rien au hasard. Fin septembre, les combats ont repris dans le nord de l'Éthiopie entre l'armée fédérale et une alliance menée par le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) et les milices Fano de l'Amhara.
Les 3 et 4 octobre, l'armée fédérale, épaulée par la Force de paix du Tigré, milice issue d'une faction dissidente du TPLF ralliée à Addis-Abeba, est entrée sans combat dans Mekele, la capitale régionale. Les rebelles disent s'être “temporairement” retirés et laissent entrevoir une guérilla. L'accord de Pretoria de 2022, qui avait clos une guerre très meurtrière, n'a jamais été pleinement appliqué.
Le soupçon est partout
Addis-Abeba accuse l'Érythrée, l'Égypte et l'armée soudanaise de soutenir le TPLF. Toutes démentent. Le chef de la diplomatie égyptienne, Badr Abdelatty, parle d'une crise intérieure éthiopienne à laquelle Le Caire serait totalement étranger.
Le 2 octobre, accusant l'Érythrée d'”hostilité et de belligérance”, l'Éthiopie a rompu avec Asmara et expulsé un diplomate égyptien ; Le Caire a répliqué. Des drones auraient aussi frappé deux bâtiments militaires à Addis-Abeba. Washington redoute une contagion à toute la Corne et appelle au respect de l'intégrité territoriale des voisins.
L'Éthiopie est elle-même accusée de servir de base arrière aux FSR soudanaises. Le soupçon est réciproque et structure désormais toute la région.
Un responsable de la faction dissidente désigne déjà l'Érythrée comme prochaine cible. Asmara accuse Addis-Abeba de chercher un prétexte pour l'attaquer. Le souvenir de la guerre de 1998-2000 reste vif, et la réconciliation de 2018, qui avait valu le Nobel de la paix à Abiy Ahmed, n'a pas résisté à la question de l'accès à la mer.
Le Nil et la mer Rouge au coeur des tensions
Pour l'Égypte, tout ramène au fleuve. Le Caire tient le Grand barrage de la Renaissance (GERD), sur le Nil Bleu, pour une « menace existentielle » et réclame toujours un accord contraignant sur son remplissage et sa gestion. Khartoum partage, pour l'essentiel, cette position. Depuis des décennies, l'Égypte cherche une coalition africaine sur ce dossier : El Alamein en offre une forme resserrée.
Le second front est maritime. Enclavée depuis l'indépendance érythréenne de 1993, l'Éthiopie d'Abiy Ahmed veut un accès souverain à la mer. Son accord de 2024 avec le Somaliland a braqué Mogadiscio, lequel qui accepte toutefois un accès commercial négocié par ses ports.
Pour Le Caire, l'enjeu est aussi économique : l'insécurité en mer Rouge pèse depuis fin 2023 sur les recettes du canal de Suez.
La riposte d'Addis-Abeba n’a pas tardé
Dès le 5 octobre, la diplomatie éthiopienne a réaffirmé ses « intérêts légitimes ». Le Nil Bleu fournirait environ 85 % du débit du Nil ; la mer Rouge serait à une cinquantaine de kilomètres de sa frontière. Le communiqué rejette toute atteinte à ses intérêts « par des intermédiaires » ou par des actes d'agression. Addis-Abeba se dit attachée au dialogue mais prête à défendre sa souveraineté. Fait notable : le texte ne cite aucun des quatre pays. Comme la déclaration à laquelle il répond.
Un axe qui se structure quand même
En 2024, Asmara accueillait déjà un sommet Égypte–Érythrée–Somalie. L'entrée du Soudan élargit le cercle, cette fois en pleine guerre éthiopienne. Paradoxe : ce front se forme en marge d'une réunion de l'UA, dont le siège est à Addis-Abeba. L'organisation panafricaine voit ainsi des logiques de blocs fragiliser son rôle de médiateur.
Au-delà de la Corne
El Alamein cristallise trois crises longtemps traitées séparément : la guerre au Soudan, la fracture éthiopienne et la compétition pour la mer Rouge. S'y greffent les intérêts du Golfe, de la Turquie, des États-Unis ou de la Chine.
Pendant que l'Égypte vantait l'intégration du continent, la Corne rappelait que l'eau, les côtes et les frontières commandent encore la géopolitique africaine. Du Nil à Bab el-Mandeb se mesurera la capacité de l'Afrique à régler elle-même ses différends. (TransContinentsAfrica)
