New York, jeudi 24 septembre 2026. En marge de la 81e Assemblée générale des Nations unies, Bassirou Diomaye Faye s'est prêté, une vingtaine de minutes durant, aux questions de Marc Perelman (France 24) et de Mounia Daoudi (RFI). Un entretien dense où il a été question de la réforme de l'ONU, de la dette, du FMI, du bras de fer avec l'Assemblée nationale, des élections locales, des migrations, de la sécurité régionale, de la Cedeao. Le chef de l'État sénégalais a balayé tous les fronts ouverts devant lui sur un .ton constant, mesuré, institutionnel et parfois elliptique.
Sur l'ONU, un organnisme à réformer, pas à enterrer
Le constat est partagé : les Nations unies ne sont plus à la hauteur de la mission que leur avaient assignée leurs fondateurs au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Pour Bassirou Diomaye Faye, ce n'est pas une raison pour s'en détourner. C'est un argument pour les réformer.
Sa priorité : que le multilatéralisme “reprenne le dessus sur les initiatives bilatérales”. Et que l'Afrique obtienne enfin un siège permanent au Conseil de sécurité. Et l'argument sur lequel il s’appuie est démographique autant que politique. Un continent appelé à compter quelque 2,5 milliards d'habitants en 2050 ne peut pas, selon lui, rester exclu des instances de décision. De Rabat au Cap, du Caire à Dakar, les 54 États africains pèsent plus d'un quart des membres de l'organisation. Sans aucune voix permanente au Conseil.
Le soutien à Macky Sall, assumé
C'est d’ailleurs sur ce terrain que le président sénégalais inscrit son soutien à son prédécesseur, candidat à la succession d'António Guterres, dont le mandat s'achève le 31 décembre.
Face au scepticisme de ses interlocuteurs, il n’a rien cédé. La candidature “garde encore toutes ses chances de succès”, a-t-il dit. Les jeux, a-t-il rappelé, ne seront faits que lorsque les cinq membres permanents du Conseil de sécurité auront tranché.
Aussi, a-t-il mis en avant le profil de Macky Sall. Qui mieux qu'un ancien chef d'État ayant “subi les affres de la dette” pour porter la réforme de l'architecture financière internationale ?
La formule pourrait donner à sourire car c'est précisément la dette héritée de la gestion précédente, dont l'audit conduit après l'alternance de 2024 a révélé qu'une partie avait été sous-déclarée, qui pèse aujourd'hui sur les finances publiques sénégalaises.
Autrement dit, on peut dire que le soutien relève d'une logique d'État autant que d'une conviction continentale : la place de l'Afrique à l'ONU “ne peut être mieux défendue que par un Africain”.
Face au FMI, le tempo de l’urgence
Sur le front financier, le président Diomaye Faye est revenu sur l'accord conclu avec le FMI et portant sur 2,2 milliards de dollars sur trois ans. cet accord, faut-il le rappeler, ouvre la séquence délicate des négociations avec les créanciers bilatéraux et multilatéraux.
Pour ce faire, Dakar a choisi le Cadre commun du G20. Un instrument réputé pour sa lenteur : la Zambie et le Ghana y ont ainsi laissé plusieurs années. Bassirou Diomaye Faye a affirmé avoir obtenu, avant d’opter pour cette direction, des “engagements fermes” sur la réduction des délais évoqués à Washington avec les dirigeants du FMI et de la Banque mondiale. Une conclusion d'ici quelques mois ? “Nous l'espérons”, a-t-il dit.
Quid de l’austérité réelle ou supposée ?
À l'accusation d'austérité, le président a opposé des chiffres. Les bourses de sécurité familiale, programmées à 35 milliards de francs CFA, ont été doublées à 70 milliards en 2026. Elles le seront de nouveau en 2027, à 140 milliards. Le registre national doit atteindre un million de bénéficiaires.
Il a aussi cité le recrutement de 2 000 enseignants et de plus de 2 000 personnels de santé. “On ne recrute pas 2 000 enseignants” en régime d'austérité, a-t-il fait passer comme message.
Conclusion revendiquée : la confiance serait restaurée, entre l'État et le peuple comme avec les partenaires et les investisseurs.
Pour ce qui est de la question précise des subventions à l'énergie, soulevée par RFI, elle est en revanche restée sans réponse directe.
Face au Pastef, le serment républicain pour seule boussole
Au-delà de tous ces dossiers, il y a l'obstacle politique. Le cadre est le suivant : la loi de finances doit passer devant une Assemblée nationale où le Pastef, son ancien parti, dispose d'une très large majorité. Une Assemblée désormais présidée par Ousmane Sonko, limogé de la primature en mai.
Aux accusations de “trahison” et de soumission au FMI, le chef de l'État sénégalais a répondu par une formule : la seule chose qu'il soit “susceptible de trahir”, c'est le serment prêté le 2 avril 2024 “face au peuple sénégalais et devant Dieu”.
Sur sa rupture avec Ousmane Sonko, il s'en est tenu au registre constitutionnel. Ses mots : des “divergences persistantes”, une confiance rompue, un nouveau Premier ministre. “Le Sénégal avance, et la République est à l'heure”, a-t-il dit.
La dissolution, une arme en réserve
Sur le sujet de la dissolution de l’Assemblée nationale, la Constitution l'y autorise à partir du 2 décembre. Il n'y a, dit-il, “pas de fixation” sur cette option. Mais il ne l'a pas écarté : “ Pourquoi exclure une prérogative dont on est investi par la Constitution ?”, a-t-il poursuivi.
Il a observé la même prudence sur les élections locales prévues le 17 janvier. Le président s'appuie sur deux décisions de la Cour suprême, rendues en référé, selon lesquelles le scrutin peut légalement se tenir jusqu'à la fin de 2027. Toute date, assure-t-il, se fixera « dans le cadre d'un consensus ».
Le message est limpide : pas d'”obsession électorale permanente” tant que le programme n'aura pas été approuvé par le conseil d'administration du Fonds. Un calendrier qui laisse aussi le temps à Kiiraay-Les Patriotes républicains, le parti présidentiel lancé le 25 juillet à Dakar, de s'implanter.
La souveraineté, elle va dans les deux sens
Sur la loi criminalisant l'homosexualité, critiquée notamment par la France et les Nations unies, Bassirou Diomaye Faye retourne l'argument de souveraineté. Le Sénégal n'a pas réagi quand d'autres pays ont légalisé le mariage homosexuel. Il demande la même réserve. Sur un éventuel durcissement du texte, pas de réponse.
Même logique sur la migration. Les deux centres d'accueil financés par l'Union européenne ne font pas du Sénégal un “sous-traitant”, assure-t-il. Dakar a refusé d'accueillir des migrants refoulés par des pays tiers et ne prend en charge que ceux secourus en mer, africains pour l'essentiel.
JOJ : la Teranga en vitrine
Sur le plan du sport, Dakar accueillera les Jeux olympiques de la jeunesse, du 31 octobre au 13 novembre. Une première olympique sur le sol africain.
Le président promet des Jeux “sobres mais festifs”, et l'image d'une jeunesse “qui n'a pas que la migration en ligne de mire”. En toile de fond, le Sénégal avec la Teranga comme argument diplomatique.
Parallèlement, la sécurité demeure la question centrale. Échanges de renseignements, patrouilles communes avec les voisins : Dakar sait que “le terrorisme n'a pas de frontières”, et que le Mali, voisin immédiat, ne “déménagera” pas.
Entre Cédéao et AES, la politique de la main tendue
Président en exercice de la Cedéao depuis quelques semaines, Bassirou Diomaye Faye a réservé sa première visite à Bamako. Prenant acte du départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger, effectif depuis janvier 2025. il plaide pour une coexistence des deux organisations garantissant libre circulation et échanges commerciaux.
Pour preuve, un négociateur spécial a été nommé : l'ancien Premier ministre guinéen Lansana Kouyaté. “Nous n'avons pas de sens interdit”, résume le président. Et si les trois capitales sahéliennes choisissaient demain une autre voie, la porte resterait ouverte.
Un enjeu important : la crédibilité
Au fond, l'entretien révèle une orbite claire. À l'extérieur, le Sénégal revendique sa place dans une gouvernance mondiale à rééquilibrer, pour lui-même comme pour un continent qui comptera 2,5 milliards d'habitants au milieu du siècle. À l'intérieur, le président, qui a rompu avec le mouvement qui l'a porté au pouvoir, joue la montre, adossé à la Constitution et au calendrier du FMI. Entre ces deux échelles, un même fil : la crédibilité. Celle que Dakar s'emploie à reconstruire auprès de ses créanciers et de ses citoyens. Et celle que l'Afrique, de la Méditerranée au Cap, réclame dans les enceintes où se décide l'ordre du monde. (TransContinentsAfrica)
