Amina Gerba : “L’origine d’une personne ne détermine pas sa destination”

INTERVIEW. C’est à travers son histoire que la Sénatrice canadienne d’origine camerounaise démontre cette assertion ainsi avancée. Le moyen choisi : un ouvrage intitulé “Le prix invisible du succès en entrepreneuriat : foi, travail, persévérance”.

Amina Gerba : “L’origine d’une personne ne détermine pas sa destination”

L’honorable Amina Gerba, sénatrice du Canada est de celles dont on connaît surtout le sommet. Avec son ouvrage, Le prix invisible du succès en entrepreneuriat, elle choisit de raconter l'ascension plutôt que la vue d'en haut. Le livre ne s'arrête pas aux réussites. Il aborde sans détour les préjugés visant une femme noire immigrante dans le monde des affaires, et le harcèlement sexuel que subissent de nombreuses entrepreneures.

Avec TransContinentsAfrica, elle revient sur ce parcours et sur les “règles non écrites” qu'il lui a fallu apprendre. Elle évoque aussi la philosophie Ubuntu qui guide aujourd'hui son engagement auprès des entrepreneurs issus de la diversité.

Au-delà du témoignage personnel, elle démontre que les diasporas africaines ne sont plus seulement des communautés d'accueil. Elles s'affirment désormais comme des actrices économiques et politiques à part entière, au cœur de la relation qui se redessine entre le Canada et l'Afrique.

TransContinentsAfrica : Le titre de votre ouvrage dit beaucoup mais un décryptage de votre part nous éclairerait mieux sur le pourquoi et le comment de ce titre auquel vous avez intégré votre devise « Foi, Travail, Persévérance » ?

Amina Gerba : Lorsque l’on regarde une réussite de l’extérieur, on voit les entreprises, les chiffres d’affaires, les emplois créés, les distinctions, les voyages à travers le monde et les rencontres prestigieuses. On voit le sommet de la montagne. Ce que l’on ne voit pas, c’est l’ascension.

Le succès est visible, mais le prix qu’il exige demeure souvent invisible. 

Derrière chaque réussite, il y a des sacrifices, des absences auprès de ceux que l’on aime, des refus, des portes fermées, des échecs, des remises en question, des nuits blanches et parfois une profonde solitude. C’est cette réalité que j’ai voulu mettre en lumière.

J’ai aussi voulu montrer que la réussite n’est jamais un long fleuve tranquille. On admire souvent le résultat final, mais rarement les renoncements, les larmes et les efforts qui l’ont rendu possible.

Quant à FTP, ce n’est pas seulement une devise. C’est la philosophie qui a guidé toute ma vie.

La foi m’a appris à croire en ce qui n’existait pas encore. Le travail m’a permis de le construire. La persévérance m’a empêchée d’abandonner avant qu’il ne devienne réalité. 

Ces valeurs m’ont été transmises par mes parents et m’accompagnent depuis mon enfance. Si je devais résumer mon parcours en trois mots, ce seraient ceux-là : Foi, Travail, Persévérance.

Vous ouvrez votre livre sur Mouken, votre village natal chez le peuple bafia. Qu'est-ce que cette enfance vous a légué ?

Mouken m’a donné bien plus qu’un lieu de naissance : il m’a donné mes racines, mon identité et mes valeurs.

Je suis née dans une famille de dix-neuf enfants, dans un village sans eau courante ni électricité. Pourtant, je ne me suis jamais sentie pauvre.

Nous manquions de confort matériel, mais nous étions riches de solidarité, de courage et d’humanité. 

J’ai été profondément marquée par ma mère, cultivatrice infatigable ainsi que par les femmes exceptionnelles qui ont jalonné mon enfance. Je pense notamment à Mama à Goué et à ma cousine Sita Goufan, sans qui, je ne serais probablement jamais allée à l’école. Elles ont changé le cours de ma vie.

Très tôt, j’ai compris que l’avenir d’un enfant dépend souvent d’une personne qui accepte de croire en lui. Une main tendue au bon moment peut changer un destin pour toujours. 

Mon enfance m’a aussi appris qu’il ne faut jamais laisser ses origines définir ses limites.

Nos racines ne doivent jamais devenir nos frontières. Elles doivent devenir notre force. 

Je suis la preuve qu’une enfant née dans un village reculé peut accomplir de grandes choses et devenir une personnalité du monde, lorsque la foi, le travail et la persévérance l’accompagnent.

En août 1986, vous quittez le Cameroun pour le Québec avec votre mari. Quel a été le choc de l'arrivée ?

Nous sommes arrivés à Montréal le 27 août 1986 et, déjà, je trouvais qu’il faisait froid. Quelques mois plus tard, j’ai découvert l’hiver québécois et compris ce qu’était réellement le froid canadien.

Mais la neige n’a pas été le plus grand choc.

Le froid canadien impressionne, mais recommencer sa vie à zéro était un défi encore plus grand. 

Lorsque l’on immigre, on laisse derrière soi ses repères, son réseau, sa position sociale et parfois même une partie de son identité. On doit apprendre à nouveau, comprendre une autre culture et démontrer sa valeur alors même que l’on possède parfois déjà des compétences et de l’expérience.

Pendant cette période, je poursuivais mes études, j’élevais mes enfants et je cherchais ma place dans ma nouvelle société d’accueil. Cette expérience m’a appris l’humilité, l’adaptation et la résilience.

Je crois que l’immigration n’est pas seulement un déplacement géographique. C’est une reconstruction personnelle totale et seuls ceux qui sont passés par ce processus comprennent.

C’est pourquoi aujourd’hui encore, lorsque je rencontre de nouveaux arrivants, je comprends profondément ce qu’ils traversent. Je suis passée par ce chemin avant eux.

Vous racontez sans détour les difficultés financières des débuts d'Afrique Expansion. Que s'est-il passé exactement ?

Afrique Expansion est née d’un constat simple : les entreprises canadiennes connaissaient peu l’Afrique et les entreprises africaines connaissaient mal les possibilités offertes par le Canada.

À l’époque, lorsqu’on parlait de l’Afrique, on évoquait trop rarement les opportunités d’affaires, l’innovation ou l’entrepreneuriat.

J’ai voulu contribuer à changer le regard porté sur l’Afrique et raconter une autre histoire du continent. 

Mais une vision, aussi pertinente soit-elle, ne suffit pas à bâtir une entreprise.

Il fallait trouver du financement, gagner la confiance des partenaires et bâtir une crédibilité dans un environnement où beaucoup de portes demeuraient fermées.

Je me suis lancée en affaires avec très peu de moyens. Les premiers crédits ont été rapidement épuisés. Nous avons utilisé nos cartes de crédit, pris des risques importants et avancé sans véritable filet de sécurité.

Contrairement à beaucoup d’autres entrepreneurs, nous ne pouvions pas compter sur le « love money » provenant de la famille ou de proches.

Je n’avais pas de capital important, mais j’avais une conviction immense. Et parfois, une conviction devient le plus puissant des capitaux. 

Il y a eu des moments de doute, mais jamais de renoncement. Quand on croit profondément en sa mission, l’abandon cesse d’être une option. Et, comme je l’explique dans mon livre, les jours meilleurs ont fini par arriver.

Vous avez fait du beurre de karité un axe stratégique de vos entreprises. Pourquoi ce choix ?

Le karité représente parfaitement ma vision de l’entrepreneuriat : créer de la valeur économique tout en générant un impact social.

Quand j’ai découvert cette ressource, je n’ai pas seulement vu un ingrédient aux propriétés exceptionnelles. J’ai vu le travail, la résilience et le savoir-faire des femmes africaines.

Derrière chaque noix de karité se cache l’histoire d’une femme, d’une famille et d’une communauté. 

À travers Kariderm puis Laboratoires Kariliss, mon ambition était de démontrer qu’il est possible de valoriser les ressources africaines tout en créant des retombées positives pour celles qui les produisent.

J’ai toujours cru qu’une entreprise devait être performante, mais aussi utile.

Le profit est nécessaire, mais l’impact donne un sens au profit. 

Le karité me permettait précisément de concilier ces deux dimensions.

Vous décrivez des « règles non écrites » du monde des affaires canadien. Lesquelles vous ont le plus marquée ?

La première règle non écrite est qu’il faut prendre soin de sa côte de crédit. C’est votre dossier de crédit qui vous donne droit à tout. Le crédit est le mot à retenir lorsqu’on immigre en Amérique du Nord.

J’ai compris aussi très tôt qu’au Canada, les diplômes sont importants, mais qu’ils ne remplacent jamais l’implication sociale (bénévolat). C’est votre implication qui vous permet de bâtir un réseau, une crédibilité et une réputation. Dans le monde des affaires, votre réputation vous précède toujours. 

J’ai également découvert que, comme femme noire immigrante, je devais souvent fournir davantage d’efforts pour démontrer mes compétences.

Les préjugés existaient et existent encore aujourd’hui.

J’aurais pu répondre par la frustration ou l’amertume. J’ai choisi une autre voie.

Aux préjugés, j’ai répondu par l’excellence. Aux obstacles, j’ai répondu par les résultats. Aux portes qui se fermaient, j’ai créé les miennes.

Avec le temps, j’ai compris qu’il fallait parfois travailler deux fois plus pour être reconnue, mais que rien ne résiste durablement à la compétence et à la persévérance.

Un chapitre de votre livre aborde frontalement le harcèlement sexuel que subissent les femmes entrepreneures. Pourquoi avoir choisi d'en parler maintenant ?

Parce que le silence ne protège personne.

Pendant longtemps, de nombreuses femmes ont vécu ces situations sans en parler, souvent par peur des conséquences sur leur carrière, leurs contrats ou leur réputation.

Le silence protège rarement les victimes. Il protège souvent ceux qui abusent de leur pouvoir. 

J’ai voulu aborder ce sujet avec honnêteté parce qu’il fait partie de la réalité de nombreuses entrepreneures.

Si nous racontons seulement les succès et jamais les obstacles, alors nous racontons une histoire incomplète.

Aucune réussite ne mérite que l’on renonce à sa dignité. 

Ma démarche n’est pas une dénonciation personnelle. C’est une invitation à briser les tabous et à bâtir un environnement d’affaires où le respect est non négociable.

Qu'est-ce qui a motivé et motive encore votre engagement auprès des entrepreneurs issus de la diversité ?

Je suis la preuve vivante qu’une seule opportunité peut transformer une vie.

Tout au long de mon parcours, des personnes ont cru en moi avant même que je mesure pleinement mon potentiel.

Je pense à ma cousine Sita, à mes mentors, à mes partenaires et à tous ceux qui m’ont ouvert une porte lorsque j’en avais besoin.

Une chance accordée à une personne peut créer des retombées pour toute une communauté. 

Mon engagement est né de cette conviction.

Aujourd’hui, lorsque j’aide un entrepreneur à avancer, je ne vois pas seulement une entreprise en devenir. Je vois une famille, des emplois futurs et un impact sur toute une génération.

La réussite prend tout son sens lorsqu’elle devient un levier pour la réussite des autres. 

Comment recevez-vous votre nomination au Sénat du Canada ?

Il faut dire que ce livre ne parle pas du Sénat. Mais, on peut dire que c’est plutôt un chemin qui m’y a conduite, de manière vraiment inattendue. J’ai reçu cette nomination avec beaucoup d’humilité, mais surtout avec un profond sentiment de responsabilité.

Lorsque je repense à la petite fille née à Mouken, dans un village rural du Cameroun, je mesure l’immensité du chemin parcouru.

Qui aurait imaginé qu’une enfant née dans un village sans eau ni électricité siégerait un jour au Sénat d’un pays du G7 ? C’est dire que je suis vraiment une statistique improbable, mais réelle.

Je n’ai jamais considéré cette nomination comme une victoire personnelle.

Pour moi, elle représente également les possibilités qu’offre le Canada à celles et ceux qui osent rêver, travailler inlassablement et persévérer.

Mon histoire démontre que l’origine d’une personne ne détermine pas sa destination. 

Le Sénat est un honneur, mais surtout une responsabilité. Car les distinctions nous honorent. Les responsabilités nous obligent. 

Et c’est avec cet état d’esprit que j’exerce mes fonctions au Sénat depuis juillet 2021.

Trente ans après vos débuts, quel message adressez-vous aux jeunes entrepreneurs et aux gouvernants ?

Aux jeunes entrepreneurs, je dirais simplement : osez rêver grand.

Mon parcours démontre qu’aucun rêve n’est inaccessible. Aucun rêve n’est trop grand lorsque l’on refuse d’abandonner. 

Ne laissez jamais votre origine sociale, votre couleur de peau, votre accent ou votre genre décider à votre place de ce que vous pouvez devenir.

Mais n’oubliez jamais que les rêves ont besoin d’un moteur.

Les rêves ouvrent les horizons, mais seuls le travail et la persévérance permettent de les atteindre.  C’est cela FTP.

Aux gouvernants, je dirais toute d’abord de faire de l’équité et de l’inclusion économique de véritables leviers de développement et de prospérité partagée. 

Par ailleurs, je leur dirai que l’avenir des relations entre le Canada et l’Afrique doit reposer sur un partenariat mutuellement bénéfique.

Enfin, je terminerais par la philosophie qui guide ma vie :

Ubuntu : “Je suis parce que nous sommes”.

Car la plus grande leçon de mon parcours est celle-ci :

Personne ne réussit seul. La véritable réussite consiste à tendre la main à ceux qui gravissent la montagne après nous. 

Lorsque l’on atteint le sommet, notre devoir n’est pas seulement de contempler la vue.

Notre devoir est d’aider d’autres à monter. (TransContinentsAfrica)

PUBLICITÉ
Espace Publicitaire
336×280