C’est une situation en trompe-l’oeil que vit l’Afrique face au fléau du tabagisme. La moyenne basse qu’indique la prévalence masque une réalité plus inquiétante dans laquelle l’industrie du tabac met toute sa force à investir les derniers grands marchés de croissance que sont les pays africains. En face, la volonté politique des États se heurte à leurs capacités encore limitées de mettre en oeuvre les stratégies qu’ils souhaiteraient déployer derrière les normes qu’ils n’arrêtent pas de produire.
Le grand écart entre l’apparence et la réalité
Sur le papier, l'Afrique est en voie d'atteindre l'objectif fixé par l'Organisation mondiale de la santé d'une réduction relative de 30 % de la prévalence du tabagisme chez les 15 ans et plus entre 2018 et 2025,. C'est la meilleure performance mondiale sur cet indicateur.
Mais la démographie change la donne. La forte croissance de la population jeune fait du continent une cible privilégiée pour le marketing des industriels du tabac, au moment même où plusieurs enquêtes récentes montrent que la prévalence chez les adolescentes rejoint désormais celle des garçons.
Autrement dit, le recul global coexiste avec une progression inquiétante chez les nouvelles générations, précisément la population que les politiques publiques peinent le plus à protéger.
Un cadre juridique avec une application très inégale
Presque tous les États africains ont ratifié la Convention-cadre de l'OMS pour la lutte antitabac (CCLAT). Le constat de fond reste pourtant sévère : sur 46 pays de la région Afrique subsaharienne, 43 ont ratifié le traité, mais aucun n'en a, à ce jour, pleinement transposé l'ensemble des dispositions dans son droit et sa pratique.
L'écart entre l'engagement diplomatique et l'effectivité du contrôle sur le terrain constitue le nœud du problème.
Plusieurs pays illustrent une dynamique positive. Ainsi de la Côte d'Ivoire qui a reçu en juin 2025 le prix spécial du Directeur général de l'OMS pour la mise en œuvre de la CCLAT. Elle a été saluée pour ses politiques publiques, ses campagnes de sensibilisation et la mobilisation de sa société civile, à travers le PNLTA et le CILTAS. Abidjan a également engagé, en octobre 2024, un système public-privé de traçabilité et d'authentification des produits du tabac, destiné à endiguer le commerce illicite.
Maurice, la Sierra Leone et le Gabon ont eux aussi renforcé leur arsenal législatif ces dernières années.
La taxation, mesure la plus efficace, reste la moins appliquée
L'OMS recommande que la fiscalité représente 70 % du prix de vente des cigarettes. Aucun grand pays ouest-africain n'atteint ce seuil. Une étude du CRES portant sur le Sénégal et le Nigeria a montré qu'une hausse du prix du paquet augmente sensiblement la probabilité d'arrêt chez les fumeurs nigérians, alors qu'au Sénégal cette corrélation n'a pas été démontrée avec la même netteté, signe que la structure fiscale locale reste insuffisamment dissuasive.
Le Sénégal en est une illustration directe. Malgré une loi de 2014 encadrant la fabrication, l'étiquetage et la vente des produits du tabac, la part des taxes dans le prix du paquet demeure très en deçà des standards de l'OMS.
Les experts recommandent l'introduction d'une taxe spécifique indexée sur l'inflation plutôt qu'une taxe ad valorem assise sur la valeur d'importation, aisément contournable. Le coût social de cette timidité fiscale n'est pas neutre : selon les mêmes travaux, les ménages sénégalais supportent une charge financière liée au tabagisme supérieure à celle assumée par l'État.
L'industrie du tabac, principal obstacle identifié
Le rapport 2025 de l'Indice d'ingérence de l'industrie du tabac en Afrique, couvrant vingt pays, pointe une tendance qui s'aggrave plutôt qu'elle ne recule : lobbying direct, programmes de responsabilité sociale d'entreprise utilisés comme leviers d'influence, financement de think tanks contestant jusqu'au lien scientifique entre tabac et cancer du poumon.
La Zambie illustre ce blocage : son projet de loi antitabac, attendu de longue date, continue d'être reporté.
L'Alliance pour le contrôle du tabac en Afrique appelle les gouvernements à appliquer avec rigueur l'article 5.3 de la CCLAT, qui impose d'exclure les représentants liés à l'industrie des instances de décision sanitaire. La recommandation reste largement lettre morte dans de nombreuses capitales.
La culture du tabac, un argument économique fragile
Un autre front s'est ouvert récemment. Dans un rapport publié fin août 2026, l'OMS a alerté sur la progression de la culture du tabac sur le continent, tout en relativisant son poids réel dans les économies nationales : les exportations de feuilles de tabac représentent moins de 1 % du PIB dans la quasi-totalité des pays africains, à l'exception notable du Zimbabwe et du Malawi. L'argument macroéconomique souvent avancé par les producteurs pour freiner la régulation apparaît donc largement surdimensionné au regard des données disponibles.
Un succès relatif, conditionné à la constance politique
Le bilan africain de la lutte antitabac n'est ni un échec ni une victoire acquise. C'est un chantier normatif largement engagé, porté par une coopération soutenue avec l'OMS et une société civile de plus en plus structurée comme la Ligue sénégalaise contre le tabac, SOS Tabagisme au Niger, Coalition camerounaise contre le tabac, mais qui bute sur deux verrous structurels : une fiscalité encore trop faible pour infléchir durablement la consommation, et une industrie qui a fait de la jeunesse africaine son relais de croissance à mesure que les marchés occidentaux se referment.
La question qui se pose désormais dépasse la seule santé publique. Elle touche à la capacité des États africains à faire prévaloir l'intérêt sanitaire collectif face à des intérêts industriels mobiles et bien organisés. C’est un test, parmi d'autres, de la solidité des administrations publiques du continent face aux pressions transnationales. (TransContinentsAfrica)
