Amina Gerba n'en est pas à son premier récit public. Fondatrice d'Afrique Expansion Inc., du Forum Afrique Expansion et des marques Kariderm et Kariliss, sénatrice indépendante du Canada depuis 2021, elle a construit en trente ans l'un des ponts économiques les plus solides entre le Québec et le continent africain. Ce que son ouvrage, préfacé par Jean-Louis Roy et publié aux Éditions de la Francophonie, apporte de neuf, ce n'est pas cette trajectoire largement documentée mais ce qu'elle a longtemps tue.
La route d'un village bafia à un marché mondial
Née en 1961 à Mouken, village bafia du Cameroun, 18ᵉ d'une fratrie de 19 enfants, Amina Nleung-Abah puise l'eau à la source dès six ans et échappe, grâce à une cousine, au mariage précoce promis aux filles de son village. Des années plus tard, la voilà qui se retrouve au Québec avec son mari. S'en suit un chemin qui la mènera d'un Cégep à l'UQAM puis à un MBA à l'ESG, enfin un constat professionnel qui devient vocation : les entreprises canadiennes ignorent presque tout du marché africain.
Afrique Expansion Inc. naît en 1995, portée par un prêt du Plan Paillé. Kariderm suivra, née d'une rencontre en 1996 avec une association burkinabè de productrices de karité. Elle deviendra en 2002 la première marque au monde à commercialiser un beurre de karité certifié biologique, non sans un échec cuisant d'abord : une cargaison entière noircie à Douala.
Ce que l'on vit mais n'ose pas toujours dire ni écrire
C'est le quatrième chapitre qui donne son poids au livre. Amina Gerba y aborde de front le mépris rencontré à l'évocation du mot “Afrique” dans les cercles d'affaires, la remise en question systématique de son diplôme, l'impossibilité quasi structurelle d'accéder au crédit bancaire faute d'actifs et d'historique canadien reconnus.
Elle y va plus loin encore. Elle nomme les violences et le chantage sexuels subis dans certains milieux d'affaires, africains comme canadiens. Elle détaille la stratégie qu'elle y a opposée : la fermeté, la fiabilité, la construction de ses propres plateformes plutôt que de dépendre des faveurs des autres.
Ce qui est intéressant, c'est que peu de livres d'entrepreneurs vont jusque-là. Celui-ci le fait sans grandiloquence, avec la sobriété de quelqu'un qui a réglé ses comptes avant d'écrire.
Ce qui a changé, ce qui reste à faire
Les chapitres suivants mettent en regard les années 1990, période d’exclusion quasi systématique des entrepreneurs noirs du financement institutionnel, et l'écosystème d'aujourd'hui avec PECN, FACE Coalition, Fonds de prospérité pour les communautés noires né dans le sillage de George Floyd, Groupe 3737 et Entreprendre ici qu'elle a présidé sur nomination de Dominique Anglade dès 2018.
Elle y révèle aussi avoir créé un holding familial, Gerba Entreprises Inc., pour offrir à ses propres enfants entrepreneurs le “love money” qu'elle-même n'a jamais eu. Un geste privé mais qui pose, en creux, la question d'un modèle transposable à d'autres familles issues de l'immigration.
Un plaidoyer, pas seulement un mémoire
Le dernier chapitre bascule du bilan personnel dont les erreurs de R&D coûteuses, le mauvais positionnement tarifaire de sa gamme cosmétique, vers la recommandation politique : l'instauration de quotas dans les marchés publics, un ministère dédié aux enjeux afrodescendants, et cinq axes stratégiques pour intensifier l'engagement économique du Canada en Afrique, des axes portés par le dynamisme démographique du Continent, la ZLECAf et une diplomatie à la fois économique et culturelle.
La philosophie Ubuntu et la devise FTP (Foi, Travail, Persévérance) irriguent cet ensemble jusqu'à l'appel final qu'Amina Gerba lance : se mettre en situation de “redonner” une fois le sommet atteint.
De fait, trente ans après avoir fondé Afrique Expansion, Amina Gerba ne raconte plus seulement un parcours. Elle adresse une facture à un écosystème financier, à des milieux d'affaires, à un pays qui se dit ami de l'Afrique sans toujours en tirer les conséquences économiques. Oui, le succès, son succès a bien eu un prix invisible et il est élevé. Sa devise FTP (Foi, Travail, Persévérance) dit tout de l'abnégation dont elle s'est armée. Son appel à "redonner" en fait une personne pour qui le dépassement est une seconde nature. Physiquement et psychologiquement. (TransContinentsAfrica)
