De manière incontestable ces dernières années, la perception internationale du patrimoine culinaire a évolué de manière spectaculaire. Quelques faits en attestent qui donnent une idée de la percée.
Une étoile Michelin a changé la donne
Ainsi, en janvier 2021, Mory Sacko a décroché une étoile Michelin pour son restaurant MoSuke, ouvert quelques mois plus tôt dans le 14ᵉ arrondissement de Paris. Le chef, né de parents sénégalais et malien, y marie fonio, mafé et beurre de karité aux techniques françaises et aux influences japonaises. À 28 ans, il devient l'un des rares chefs à porter des ingrédients ouest-africains jusqu'à la distinction suprême du guide rouge, et l'un des six seuls chefs noirs étoilés recensés à l'époque.
La consécration ne s'arrête pas là. En 2023, Sacko fait la couverture du magazine américain Time, dans la lignée de Michel Guérard et Alain Ducasse s’il vous plaît. Un symbole : la haute gastronomie française elle-même s'ouvre, par ce détour africain, à une pluralité qu'elle avait longtemps ignorée.
Le rôle important de la diaspora en tête de pont de la reconquête
À New York, le Sénégalais Pierre Thiam a tracé depuis deux décennies un sillon comparable. Passé par les cuisines du Meurice à Paris avant de s'installer aux États-Unis, il a ouvert en 2021 le restaurant Teranga au sein de l'Africa Center à Harlem, puis une seconde adresse à Midtown. Son combat : réhabiliter le fonio, cette céréale ancestrale du Sahel qu'il commercialise depuis 2017 via sa société Yolélé Foods, aujourd'hui distribuée chez Whole Foods et Target. En 2024, l'Académie du James Beard Award, la plus haute distinction culinaire américaine, l’a intronisé dans son “Cookbook Hall of Fame”.
À Accra, la chef ghanéenne Selassie Atadika a emprunté un chemin différent mais tout aussi significatif. Passée par l'humanitaire aux Nations unies avant de se former au Culinary Institute of America, elle a fondé Midunu, un concept de dîners nomades théorisant ce qu'elle appelle la “New African Cuisine”. En 2025, La Liste, le classement mondial agrégeant critiques et guides, a attribué à sa table un score de 87 points, la plaçant parmi les références internationales.
Un mouvement validé par les classements internationaux
Cela dit, le phénomène ne tient plus seulement à quelques trajectoires individuelles. Il se lit désormais dans les grilles d'évaluation mondiales. TasteAtlas, guide culinaire de référence, a couronné dans son classement 2024-2025 la cuisine algérienne première d'Afrique et du monde arabe, avec une 21e place mondiale toutes cuisines confondues, devant le Maroc, la Tunisie et l'Égypte.
En septembre 2025, LaListe, plateforme créée en 2015 par Philippe Faure, agrégeant des milliers d'évaluations de critiques et de guides, organisait une soirée dédiée au Maroc et à l'Afrique, quatre ans après avoir déjà distingué le continent lors du “Gastronomy Observer Africa”.
Parmi les tables saluées : Nok by Alara à Lagos, où officie justement Pierre Thiam, et Meza Malonga à Kigali, fondée par le chef Dieuveil Malonga, également créateur du réseau “Chefs in Africa”, dédié à la formation des jeunes talents du continent où le sport et les grands événements contribuent à amplifier la dynamique.
De l'apport du sport et des grands événements comme caisse de résonance
La Coupe d'Afrique des nations 2025, organisée au Maroc, a ainsi offert un effet de levier inattendu à la restauration locale. Dans les villes hôtes, les tables africaines, marocaines mais aussi ivoiriennes, sénégalaises ou nigérianes, ont vu affluer un public international venu pour le football et reparti curieux d'une cuisine longtemps restée invisible.
“La CAN crée une curiosité nouvelle. Les gens osent découvrir, comparer, revenir”, résumait un chef ivoirien, installé à Casablanca, dont le restaurant affichait complet les soirs de match.
Paris confirme le mouvement à sa manière : au Village international de la gastronomie, installé chaque année au pied de la Tour Eiffel, le Maroc s'est particulièrement distingué en septembre 2025 parmi la soixantaine de pays représentés. Une “Semaine African Food” s'est par ailleurs installée dans le calendrier parisien, avec pour ambition déclarée de sortir les cuisines africaines d'une image longtemps floue ou négative dans l'imaginaire européen.
Un plus apporté par une dynamique désormais institutionnelle
Pour contrer celle-ci, le continent lui-même organise sa propre montée en gamme. En juin 2026, le Togo a fait pour la première fois son entrée dans la Sélection Afrique de l'International Catering Cup, compétition mondiale de référence dans les métiers de bouche, disputée à Antananarivo.
Une participation présentée par Lomé comme un levier de “diplomatie économique” autant que culinaire signant que la gastronomie s'inscrit désormais dans les stratégies de rayonnement des États, au même titre que la culture ou le sport.
Un chantier encore ouvert malgré l’évolution du regard
Il serait toutefois excessif de parler de basculement achevé. Les restaurants africains étoilés se comptent encore sur les doigts d'une main, la présentation médiatique du continent reste marquée par des raccourcis, et l'essentiel de la valeur ajoutée, de la production agricole à la distribution des produits comme le fonio, continue d'échapper largement aux producteurs eux-mêmes.
Pierre Thiam en fait un combat explicite, insistant sur des filières de coopératives féminines au Sénégal et au Mali pour que les bénéfices du succès international reviennent aussi à la terre.
Ce que ces dernières années ont changé, en revanche, c'est le regard. D'un supplément folklorique dans les pages “Voyage” des magazines, la cuisine africaine est devenue un sujet gastronomique à part entière. Elle est désormais distinguée par les mêmes classements, les mêmes jurys et les mêmes tables que la cuisine française ou japonaise.
À l'heure où l'Afrique cherche, dans bien d'autres domaines tels que la finance, l’industrie et la diplomatie, entre autres, à faire reconnaître sa juste valeur sur la scène mondiale, cette reconquête par l'assiette n'est peut-être pas le moindre des symboles. (TransContinentsAfrica)
