La première saison de Sport en Légende, toujours disponible à l'écoute, avait été consacrée à mettre en lumière des destins hors du commun. Rappelons-nous : il y avait été question du boxeur Jack Johnson, premier champion du monde poids-lourds noirs, de la nageuse Annette Kellermann qui, au-delà de ses performances sportives exceptionnelles, a popularisé le maillot de bain, de Pape Diouf, premier président noir d’un club en vue d’un des grands championnats européens, en l’occurrence de l’Olympique de Marseille, de Hassiba Boulmerka, coureuse de fond algérienne qui a réussi à être championne olympique dans une atmosphère de tension, de la sprinteuse Wilma Rudolph surnommée la Gazelle noire, du Chevalier de Saint-Georges, escrimeur de talent et musicien dont la renomméee n’a pas manqué d’arriver aux oreilles de Mozart, de Peter Norman, le sprinteur australien qui a marqué sa solidarité sur le podium où Tommie Smith et John Carlos ont levé leurs poings noirs gantés pour protester contre la discrimination raciale aux Etats-Unis lors des JO de 1968 à Mexico, enfin des footballeurs Carlos Caszely, Matthias Sindelar et Socrates qui se sont illustrés par leur courage en défiant des systèmes totalitaires à leurs époques respectives.
Pour nous éclairer sur la 2e saison de Sport en Légende dont le premier épisode, consacré à Muhammad Ali et Colin Kaepernick, est diffusé ce 27 juillet à 13h30 TU, 15h30 heure de Paris, son producteur et présentateur Sylvère-Henry Cissé s’est confié à TransContinentsAfrica.
TransContinentsAfrica : Sport en Légende revient à l’antenne de RFI. Quelle thématique avez-vous choisi comme fil rouge ?
Sylvère-Henry Cissé : En 2025, la série était consacrée aux rebelles et aux indomptables du sport. Pour ces huit nouveaux épisodes, j’ai voulu mettre en lumière des destins brisés, ces moments de rupture qui surviennent chez certains sportifs. Alors qu’ils étaient portés par la gloire et l’admiration, je m’intéresse à cet instant où tout bascule, souvent sans prévenir, et qui vient interrompre une trajectoire singulière. Ce qui me fascine, c’est de raconter cette expérience commune, toujours douloureuse, même si elle prend des formes différentes selon les parcours.
Qu’est-ce qui vous a frappé d’original et de fascinant dans le parcours ou le destin des personnalités que vous avez choisies de présenter ?
En quelques mots, leur capacité de résilience. Le mot est trop souvent galvaudé, employé un peu à toutes les sauces, mais dans ces histoires, il reprend tout son sens. Ces parcours sont incroyables, qu’ils finissent ou non par revenir du diable Vauvert. Ce qui me touche, c’est l’énergie qu’ils déploient pour tenter de surmonter les catastrophes qui s’abattent sur eux. Là où la plupart des gens auraient baissé les bras ou se seraient laissées aller, eux continuent à se battre contre des forces qui les dépassent. Certains finissent par être battus, d’autres parviennent à les vaincre.
Vous avez déclaré avoir été marqué par les épisodes consacrés à Pape Diouf et au Chevalier de Saint-George dans la première saison. Quel épisode vous a le plus marqué dans ces nouveaux épisodes ?
Oui, cette histoire du Chevalier de Saint-George me parle profondément, parce que je me reconnais dans cette identité afropéenne. Je suis français, j’aime mon pays, avec ses forces comme avec ses blessures et morsures du temps, et j’ai aussi un enracinement très fort au Sénégal, ainsi qu’un attachement indéfectible à l’Afrique. Je le vis très sereinement, sans contradiction. Le Chevalier de Saint-George est pour moi "le patient zéro", le premier d’entre nous, et son histoire dit beaucoup des liens de lumière et douloureux entre la France, la Caraïbe et l’Afrique. C’est aussi ce qui m’a touché chez Pape Diouf, qui était mon ami et mon grand frère.

Dans cette saison, l’épisode sur Violette Morris et Hellé Nice est celui qui m’a le plus marqué. Il parle du corps, et de deux corps très différents. Celui de Violette Morris, est puissant. C’est une masse dense, un corps forteresse. Celui d’Hellé Nice, longiligne, est fait pour la vitesse. Ce sont deux corps opposés, mais tous deux transformés en instruments de performance, alors que nous étions à une époque où le corps des femmes ne leur appartenait jamais tout à fait. Au début du siècle dernier, il devait rester conforme aux normes de la société, de la religion et ne pas contrevenir à l’ordre moral. Ces deux sportives hors du commun, au contraire, portaient une forme de rébellion. Cet épisode révèle aussi les zones les plus sombres de l’âme humaine.

Au croisement du sport et de la politique, il y a l’orbite de vie de John Akii-Bua qui m’interpelle. Au moment où la dernière Coupe du monde a brouillé la frontière entre ces deux univers, que pouvez-vous nous dire des leçons à retenir de son destin ?
A l’instar de Will Smith qui disait qu’il n’y a pas plus de racisme aujourd’hui ; simplement, avant, il n’était pas filmé. De la même manière, la politique dans le sport est devenue plus visible avec les réseaux sociaux. Pourtant, cette frontière a toujours été très poreuse. La Coupe du monde de football en 1938, Les JO et ses boycotts, dont le premier date de 1896, ses matchs de basket ou de water-polo pendant la guerre froide, ou encore le discours de Kadhafi à l’ouverture de la CAN 1982 montrent bien que sport et politique ont toujours été intimement liés.

Cependant, John Akii-Bua et les athlètes de sa génération n’avaient pas les moyens d’échapper ou de lutter à ce mélange des genres. Aujourd’hui, dans les démocraties, les sportifs sont davantage armés pour prendre de la distance avec le politique, que ce soit pour s’en rapprocher ou s’en tenir à l’écart. Mais dans une dictature, il est presque impossible d’ignorer les injonctions du pouvoir, et c’est ce qui rend le destin d’Akii-Bua si tragique.
Un autre parcours fascinant que vous abordez, c’est celui de Battling Siki. Il semble qu’il y a beaucoup de légende le concernant. Que pouvez-vous nous en dire ?
J’avais bien l’intention d’aborder Battling Siki dès la première saison, en 2025. Mais je n’étais pas satisfait des archives ni des lectures dont je disposais. Puis, je suis tombé sur le travail de Philippe Tétart, qui après dix ans de recherches a publié un livre de 800 pages consacré à ce champion du monde de boxe sénégalais. Ce livre permet de remettre les choses à leur juste place. En effet, Battling Siki a longtemps été récupéré par certains africanistes comme symbole politique, avec des interprétations qui ne correspondaient pas à la réalité. Un récit colonial a aussi raconté qu’il serait né dans une hutte, qu’il aurait grandi livré à lui-même dans les rues de Saint-Louis, ou qu’il aurait été une sorte de force brute, un boxeur instinctif.

Or tout cela est faux ou très largement déformé. Je me suis appuyé sur son livre pour raconter la véritable histoire de ce champion au destin brisé, loin des clichés. Une partie du récit est largement accordée à la manière dont le très habile Blaise Diagne avait su utiliser la situation délicate de Siki au début du siècle dernier. Je remercie d’ailleurs l’écrivain-producteur Elgas de nous avoir prêté sa voix pour incarner le premier député noir élu à l’Assemblée nationale française, dans une séquence importante que je vous laisse découvrir.
Comment travaillez-vous ?
J’ai eu 3 mois sans vraie vie sociale (rires), parce que la direction de RFI m’a commandé cette série en mars. Plus sérieusement, cela m’a demandé énormément de lecture pour les raconter et les replacer dans leur contexte historique et sociologique. Ensuite est venue l'écriture. Chaque texte a connu plusieurs versions, parfois cinq à huit réécritures, avant d’arriver à la version définitive. J’ai écrit en écoutant des musiques de films, dont certaines ont ensuite servi d’illustration au récit. En parallèle, j’ai recherché et contacté des experts pour qu’ils nous livrent des éclairages supplémentaires qui figurent sur la page Internet de l’émission.

Puis il y a l’enregistrement en studio, avec ma complice, la réalisatrice Cécile Bonici. Elle est une pièce essentielle de ces productions. C’est elle qui enregistre mon récit, m’écoute avec attention, et me fait reprendre quand il le faut. En post-production, elle fait sa cuisine avec les bruitages, les ambiances, ma voix et les musiques. Elle va même parfois arpenter les couloirs pour demander à des collègues de RFI, comme Nathalie Laporte, Clémence Denavit ou Elgas, d’incarner par leurs voix les personnages de la série. Cécile est vraiment le point d’équilibre de Sport en légende. Il faut aussi saluer Sonia Borelva, la community manager, qui fait un travail formidable, ainsi que Jean-Marc Four et Ludovic Dunod de la direction de RFI, qui accompagnent l’ensemble avec bienveillance.

Vous avez demandé à des experts d’intervenir, que vous apporte-ils dans cette émission ?
J’ai contacté des experts, et je les remercie d’avoir consacré du temps à apporter un éclairage historique et sociologique. Leurs interviews sont d’une grande richesse. Ce sont de véritables pointures dans leurs domaines, et elles permettent de remettre ces destins en contexte, tout en éclairant les enjeux de chaque moment. Prenez par exemple l’épisode consacré à Mohamed Ali et Colin Kaepernick, au moment où tous deux ont sacrifié leur carrière face à une injustice. J’ai demandé à l’historien François Doppler-Speranza de nous expliquer ce qui relie les positions politiques de ces deux sportifs à des figures historiques comme Marcus Garvey ou W.E.B. Du Bois, et ce que cela nous dit aussi de leurs liens avec la culture hip-hop. J’aime à dire que les personnages de « Sport en légende » constituent la Ligue des Sportifs extraordinaires. Et qu’avec Anaïs Bohuon, Nicolas Bancel, Yvan Issekin, Sandrine Lemaire et Philippe Tétart, j’ai réuni des experts de premier plan. Ils forment, si l’on veut sourire un peu, l’équipe scientifique du S.H.I.E.L.D. de l’université Marvel.
Pourquoi ces références à l’univers de Marvel et DC Comics ?
Vous me posez une question que l’on me pose souvent. Je suis fan des univers de ces éditeurs. Ils utilisent un arc narratif pour montrer que les super-héros peuvent représenter tout un pays, et pas seulement un modèle traditionnel, blanc et masculin. L’Amérique où ils sont nés est aussi féminine, noire, latine, musulmane et multiculturelle. À l’heure où l’on observe des replis identitaires, aux États-Unis, en Afrique du Sud, en Europe et un peu partout dans le monde, ce type de représentation dit en creux quelque chose de très fort : le rejet du racisme et de la discrimination comme valeurs fondamentales. Voilà ce qui explique ces références.
Quelle réflexion vous est venue quand vous avez fini la série Sport en Légende de cette saison ?
Certains retours m’ont dit que ces récits pouvaient servir de guides de vie. Si, modestement, ces nouveaux épisodes peuvent jouer ce rôle, j’en serai très heureux. (TransContinentsAfrica)
Les dates de diffusion de la 2e saison de Sport en Légende sur Radio France Internationale :
- 27 juillet, Muhammad Ali & Colin Kaepernick : "KO debout, mais vainqueurs à jamais". Expert : François Doppler Speranza, historien.
- 28 juillet, Caster Semenya & Dutee Chand : "Pas assez femmes pour gagner". Experte : Anaïs Bohuon, socio-historienne.
- 29 juillet, Julissa Gomez : "Corps brisé, rêve sacrifié".
- 30 juillet, Abebe Bikila : "L'éternité a une fin". Expert : Yvan Issekin, politologue.
- 3 août, Violette Morris & Hellé Nice : "Trop libres et condamnées". Experte : Sandrine Lemaire, historienne.
- 4 août, John Akii-Bua : "La victoire et l'exil, le sacré et le banni". Expert : Nicolas Bancel, historien.
- 5 août, Battling Siki : "Roi sans couronne, champion effacé". Expert : Philippe Têtard, historien.
- 6 août, Cathy Freeman : "La flamme et le fardeau". Experte : Sandrine Lemaire, historienne.
