Maître de conférences, habilité à diriger des recherches, chercheur à l’ESSEC Paris, Soufyane Frimousse est également président de l’Institut de l’Africanité. Il défend une idée simple : les méthodes issues de la sphère occidentale ne sont pas à rejeter, mais à compléter. Un substrat scientifique enraciné dans les cultures, les histoires et les récits du continent peuvent corriger leurs dérives, écologiques comme économiques.
Cela dit, il faut pouvoir produire et diffuser ces savoirs. Les chercheurs existent, estime-t-il, mais les outils de diffusion restent en gestation et les critères des revues internationales, fixés pour l'essentiel dans les années 1960, demeurent une barrière. D'où son plaidoyer pour la pertinence plutôt que la reconnaissance.
Il s’est confié à TransContinentsAfrica pour expliciter l’orbite vers laquelle la recherche africaine devrait pouvoir être.
TransContinentsAfrica : Vous avez coordonné un ouvrage collectif intitulé "L'Afrique autrement". Pouvez-vous nous le présenter ?
Soufyane Frimousse : Merci d'abord pour cette invitation. C'est un travail collectif, composé de plusieurs chapitres courts, pertinents, passionnants, écrits par des camarades et des collègues qui souhaitent s'inscrire dans la philosophie de l'ouvrage. Il s'adresse essentiellement à des chercheurs, à des enseignants, mais aussi à des dirigeants africains.
L'idée est de leur donner l'outillage scientifique et méthodologique pour extraire des données et les valoriser à travers un schéma de pensée intellectuel, mais aussi épistémologique : une manière de produire de la connaissance autrement.
Pourquoi "autrement" ?
Parce que les méthodologies dominantes, issues de la sphère occidentale, sont efficaces, intéressantes, séduisantes. Néanmoins, je pense qu'elles sont à compléter par un substrat scientifique et méthodologique qui correspond davantage aux réalités africaines. Il ne s'agit pas de rompre avec le modèle dominant, ni forcément de le dépasser, mais de le compléter.
Comment ? Avec une assise théorique pensée par des chercheurs enracinés, qui s'appuient sur des cultures, des histoires, des récits qui font sens et correspondent à des trajectoires différentes de celles de l'Europe ou d'ailleurs.

Pourquoi “L'Afrique autrement” ?
Pour compléter, et aussi pour atténuer les dérives du modèle dominant sur notre continent, sur ces espaces, sur ces trajectoires. Il y a la possibilité de gommer ses errances : dérives écologiques, excès d'un capitalisme totalement débridé.
Je pense que les Afriques peuvent apporter une contribution réelle. Elle repose sur un système de valeurs et de croyances, sur une temporalité, sur une responsabilité sociétale totalement différentes, sur lesquelles peuvent s'appuyer les entreprises locales et nationales, mais aussi internationales. C'est cela, la contribution africaine au monde.
Où en sont aujourd'hui les systèmes de production de connaissances en Afrique ?
Les connaissances existent. Nous avons des chercheurs de qualité, mais les outils de diffusion sont encore rares, en gestation. La volonté de produire et de diffuser est là. Il faut maintenant les capitaux, qui sont le nerf de la guerre, pour disposer d'un appareil de diffusion au service du continent, capable de se faire entendre sur l'échiquier mondial. Il faut aussi que les recherches-actions et les recherches-interventions soient enfin considérées comme des recherches de qualité, avec accès aux standards et aux revues internationales.
C'est là que se trouve la barrière. Les critères de sélection s'appuient sur des normes établies pour la plupart dans les années 1960 par le modèle dominant. Elles sont difficiles à respecter pour un chercheur africain qui s'exprime généralement dans une langue qui n'est pas la sienne et dont les références et les problématiques sont souvent ignorées. C'est pourquoi nous avons voulu « penser l'Afrique autrement » : la reconnaissance est importante, mais la pertinence l'est encore davantage. Et pour être pertinent, il faut répondre à des défis locaux.
Comment transformer ces systèmes de production de connaissances ?
Il y a déjà une prise de conscience, de plus en plus forte, de la négativité, j'ose le terme, voire de la dangerosité du modèle dominant pour l'essor du continent. La science actuelle ne répond ni aux besoins locaux, ni à ce qu'est devenue la recherche : une recherche ancrée et de plus en plus appliquée, avec l'essor des innovations de rupture.
Le modèle asiatique, notamment chinois, est un exemple dont on devrait s'inspirer : une recherche-action fondée sur le potentiel des situations, au service d'une vision nationale pensée et planifiée pour une action durable.
Quelle place donner aujourd'hui à l'école traditionnelle et à ses méthodes ?
Elle est essentielle. Elle s'appuie sur les récits, sur la transmission, et permet l'édification de la personne. En Afrique, on dit qu'il faut tout un village pour éduquer un enfant. Mais elle doit être complétée par le développement des compétences numériques, pour ne pas être en retard, pour ne pas être largué. Si les Afriques ratent le tournant du numérique, elles auront beaucoup de mal à exister dans le monde actuel.
Le numérique renvoie forcément à l'IA, et l'IA va provoquer une fracture cognitive très importante. Le continent a tout intérêt à compléter l'appareil traditionnel, qui permet de conserver, tout simplement, de rester humain. Mais l'école traditionnelle doit aussi saisir les tendances et faire de la prospective : le monde de demain sera numérique, basé sur l'intelligence artificielle. Or le continent y est très mal positionné. L'IA est dominée par le modèle américain et le modèle chinois. À nous de trouver comment utiliser cette technologie de rupture pour combler notre déficit. Il ne faut surtout pas rater le tournant. L'école traditionnelle est importante, mais tout miser sur elle serait une erreur.
Pourquoi un horizon africain pour les sciences de gestion ?
Parce que le dynamisme scientifique et le dynamisme économique sont liés. On ne peut avoir un appareil productif local performant sans un système de recherche et de formation efficace. Cette efficacité suppose de répondre aux besoins et aux attentes des entreprises, mais aussi de la société civile. Qu'est-ce qui fait un citoyen développé, en pleine possession de ses moyens, qui se sent appartenir à un collectif, à une nation ?
Il sera impossible de participer à l'essor de l'Afrique de demain sans développer un sentiment d'africanité, d'appartenance, qui repose sur une vision, un horizon, et sur une recherche pensée et planifiée pour lui, au service du continent.
Comment prendre en compte les réalités socio-économiques africaines ?
Par la connaissance contextuelle. Le contexte, ce sont les contingences, les réalités, les besoins, les défis nationaux : la gestion des déchets, l'industrialisation, les paramètres environnementaux. Pour les intégrer à la formation et à la recherche, il faut aller sur le terrain, partir des situations.
Trop souvent, nous avons des chercheurs de qualité, comme partout ailleurs, mais qui sont ce que j'appelle des « touristes scientifiques permanents » : ils sont hors-sol. Cela s'explique : ils veulent faire carrière, et il faut pour cela répondre à des critères établis à l'extérieur. On en revient à ce que je disais : on recherche la reconnaissance plutôt que la pertinence.
Existe-t-il des savoirs spécifiques à l'Afrique ?
Je ne dirais pas “spécifiques”, mais enracinés : des savoirs locaux, ancestraux, qui renvoient à la permanence, au temps long, au temps de la palabre. C'est essentiel. On peut aussi les conceptualiser cette capacité à encaisser les coups, à évoluer dans des mondes complexes et difficiles, à rebondir et à en sortir plus fort. On la retrouve ailleurs, mais elle est plus prégnante sur le continent, parce que nous sommes sur le continent de l'urgence. Il faut trouver des solutions avec les moyens du bord : frugalité, agilité, antifragilité, permanence.
Il y a aussi cette pluralité des mondes : l'Africain évolue dans plusieurs mondes dans la même journée. Le matin, il peut être porteur de valeurs très occidentales ; l'après-midi, se retrouver à la mosquée, dans un système de valeurs totalement différent, sans que cela le dérange. Cela renvoie à Boltanski et Thévenot, à cette capacité à évoluer dans plusieurs mondes. Je pense que c'est une richesse, à théoriser et à mettre en avant pour contribuer à l'essor du continent.
Quels savoirs seraient les plus utiles à l'Afrique ?
Des savoirs actionnables, opérationnels, pragmatiques : quel est le problème, quelles solutions proposer pour répondre aux attentes des populations ? Le continent n'a pas le temps de s'attarder sur des connaissances purement fondamentales. Il y a une urgence qui appelle des réponses systématiques et systémiques, à co-construire avec l'appareil productif, au niveau des nations comme au niveau interétatique.
Comment insuffler ces savoirs dans les chaînes de valeur ?
La question renvoie à la valeur ajoutée, à la singularité, à la touche africaine qu'on peut retrouver dans une démarche de co-construction, voire industrielle. Il faut d'abord une connaissance précise de notre répertoire culturel, de nos référents, de nos savoirs ancestraux : qu'est-ce qui fait l'africanité, de quoi est-elle constituée, quelle est sa richesse ? Prenons l'exemple du masque : quelle est sa signification, pourquoi l'Africain le portait-il ? Comment retrouver ces savoirs de manière opératoire dans la production de demain ?
Il s'agit de s'appuyer sur ce qui fait nos identités africaines pour qu'elles deviennent un marqueur, et aussi une marque. L'idée est de proposer des expériences africaines authentiques, qui seront de plus en plus demandées. Il y a une forte volonté de sortir de la standardisation du monde, et ces expériences ont leur place dans les chaînes de valeur mondiales. Il ne s'agit pas d'être uniquement fabricants ou sous-traitants : monter en gamme est le but de toute nation, mais cela ne se fait qu'avec des compétences singulières et un socle culturel et de valeurs que l'on souhaite mettre en avant.
Pour conclure, quel est l'enjeu des savoirs africains face aux mutations économiques, politiques, sociales et culturelles ?
L'enjeu principal est de se positionner clairement, de manière spécifique, et, de cette position, de savoir diffuser. Le mot est peut-être galvaudé, mais c'est une disruption : une disruption et une diffusion au service d'une contribution. Le temps de la revendication est derrière nous. Nous sommes entrés dans le temps de la contribution. Quelle peut être la contribution africaine à ce monde ? Elle est importante, et l'ouvrage souhaite y participer. (TransContinentsAfrica)
