Mabingue Ngom : “Il faut préparer la paix et pas seulement la célébrer”

TRIBUNE. À l'approche de la Journée internationale de la paix célébrée demain, il convient de considérer l’éducation comme le meilleur investissement de prévention des conflits car intervenant sur une infrastructure vitale.

Mabingue Ngom : “Il faut préparer la paix et pas seulement la célébrer”

À chaque génération revient une responsabilité que nul discours ne peut déléguer : empêcher que la haine ne devienne un héritage. Demain, le monde célébrera la Journée internationale de la paix. Les nations prononceront des mots nécessaires : dialogue, fraternité, réconciliation, humanité commune. Ces mots sont justes. Mais ils ne suffisent plus. Notre responsabilité n’est plus seulement de célébrer la paix ; elle est de la préparer.

"S'il y a bien une infrastructure vitale pour prévenir les conflits, c'est l'Éducation", indique Mabingue Ngom, ancien directeur à l'ONU à l'occasion de la Journée internationale de la Paix célébrée le 21 septembre. 
"S'il y a bien une infrastructure vitale pour prévenir les conflits, c'est l'Éducation", indique Mabingue Ngom, ancien directeur à l'ONU à l'occasion de la Journée internationale de la Paix célébrée le 21 septembre. 

Des chiffres qui obligent

Le monde ne peut plus se contenter de déclarations sans lendemain. À la fin de 2024, le HCR comptait 123,2 millions de personnes déplacées de force. L’UNICEF estime que plus de 473 millions d’enfants vivent dans des zones affectées par les conflits. Derrière ces chiffres : des écoles fermées, des familles déracinées, des enfants qui apprennent la peur avant la confiance. Cette réalité appelle non seulement la compassion, mais la décision.

Les données du Global Peace Index confirment ce recul. En 2023, l’indice signalait une détérioration de la paix mondiale pour la neuvième année consécutive et la treizième en quinze ans. En 2025, l’Institute for Economics & Peace constatait que la paix dans le monde était tombée à son plus bas niveau depuis la création de l’indice, avec une détérioration continue depuis 2014. Nous ne sommes pas face à une succession d’accidents, mais à une tendance lourde.

L'éducation, premier rempart

C’est le sens de la Constitution de l’UNESCO : « Les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix. » Cette phrase n’est pas une formule de circonstance. C’est un programme d’action. Si les guerres se préparent dans les imaginaires, les humiliations, les mensonges et les peurs, l’éducation doit devenir le premier rempart stratégique des sociétés.

Nous avons su enseigner les dates des guerres, les traités, les frontières redessinées et les noms des vainqueurs. Nous devons désormais enseigner avec la même exigence l’art de prévenir la violence : reconnaître une rumeur organisée, résister à la déshumanisation, discerner la manipulation, transformer la colère en parole, faire du désaccord un exercice de responsabilité.

L’éducation à la paix ne peut plus être un supplément d’âme, accordé aux jours symboliques et oublié dans les budgets. Elle doit être reconnue comme une compétence fondamentale, au même titre que lire, écrire, compter et raisonner. Il ne s’agit pas de nier les conflits, ni d’exiger des peuples qu’ils taisent leurs colères légitimes. La paix véritable n’est pas le silence imposé ; elle est la capacité de traverser les désaccords sans perdre le sens de la dignité humaine.

Une responsabilité partagée

Cette responsabilité engage l’école, mais elle la dépasse. Les familles, les médias, les autorités religieuses, les entreprises, les plateformes numériques, les administrations et les dirigeants publics transmettent chaque jour une certaine idée de la coexistence. Chaque parole publique élève ou abaisse le débat ; chaque institution qui banalise le mépris affaiblit le pacte social.

Trois décisions pour agir

Trois décisions s’imposent : intégrer l’éducation à la paix dans les programmes scolaires comme un apprentissage exigeant — écoute active, médiation, esprit critique, gestion des conflits, décryptage des discours de haine ; former celles et ceux qui sont en première ligne — enseignants, éducateurs, médiateurs, parents, responsables associatifs ; créer des espaces où des jeunes de milieux, de croyances et d’opinions différentes se rencontrent réellement. La paix ne naît pas dans l’entre-soi ; elle se construit dans l’expérience concrète de l’autre.

Un investissement rentable 

Cette exigence n’est pas seulement morale ; elle est aussi économique. Dans Pathways for Peace, les Nations unies et la Banque mondiale estiment qu’une prévention renforcée pourrait économiser entre 5 et 70 milliards de dollars par an. Le FMI évaluait en 2024 que chaque dollar investi dans la prévention peut générer de 26 à 75 dollars de bénéfices jusqu’à 103 dollars dans les pays ayant déjà connu la violence. Prévenir les conflits coûte infiniment moins cher que payer le prix de la reconstruction.

Le contraste demeure frappant. La communauté internationale sait mobiliser des ressources considérables face aux menaces sécuritaires, mais l’investissement dans les capacités de prévention reste trop limité. En 2024, selon le Global Peace Index 2025, l’impact économique mondial de la violence atteignait 19,97 billions de dollars, soit 11,6 % du PIB mondial, tandis que le maintien de la paix ne représentait que 0,52 % des dépenses militaires. Il ne s’agit pas d’opposer sécurité et éducation, mais de rappeler qu’une sécurité durable suppose d’investir en amont, dans les compétences, les institutions et les cultures qui réduisent le risque de violence.

Préparer la paix comme on prépare sa sécurité

La vraie question n’est donc plus seulement de savoir si nous voulons la paix. Tous les peuples l’espèrent ; toutes les nations la revendiquent. La question est plus exigeante : saurons-nous la préparer avec la même constance que notre sécurité ? La paix ne viendra pas des seules cérémonies, ni des communiqués, ni des regrets formulés après les catastrophes. Elle viendra le jour où nous traiterons l’éducation à la paix comme une infrastructure vitale — aussi indispensable qu’une école, un hôpital ou une route. La paix ne se proclame pas : elle s’apprend, se finance et se construit avant que le prix de son absence ne devienne insupportable. (TransContinentsAfrica)

* Mabingue Ngom est un ancien directeur à l’ONU

- Sources : HCR, Global Trends Report 2024 ; UNICEF, communiqué du 28 décembre 2024 ; Institute for Economics & Peace, Global Peace Index 2023 et 2025 ; Nations unies et Banque mondiale, Pathways for Peace, 2018 ; FMI, The Urgency of Conflict Prevention – A Macroeconomic Perspective, 2024.

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