Sommet Russie-Afrique : l’Afrique réclame de la valeur ajoutée

POINT. Au premier jour du sommet de Moscou, l’Union africaine a posé ses conditions : transformer sur place, transférer les technologies, former. Poutine a répondu par une offre tous azimuts, à l’épreuve de ses promesses.

Sommet Russie-Afrique : l’Afrique réclame de la valeur ajoutée

Au Gostiny Dvor, à deux pas du Kremlin, le troisième sommet Russie-Afrique s’est ouvert ce mercredi 28 octobre par son volet économique baptisé "Forum économique et humanitaire". Et c’est une voix africaine qui en a fixé la ligne. 

Évariste Ndayishimiye, président burundais et président en exercice de l’Union africaine, coprésident des travaux aux côtés de Vladimir Poutine, a été net : le continent refuse de rester un simple exportateur de matières premières contraint de racheter ensuite des produits finis.

Il a demandé que l’Afrique soit associée à toute la chaîne de production et d’échange. Transformation locale, transferts de technologie, formation : tel est le triptyque posé sur la table. Il y a ajouté la diversification des routes logistiques et des systèmes de paiement reliant l’Afrique à la Russie et aux BRICS.

Un continent qui vient en nombre, mais avec ses exigences

Après Sotchi en 2019 et Saint-Pétersbourg en 2023, Moscou accueille jusqu’à ce jeudi 29 octobre des délégations de 48 des 54 pays africains. Vingt-deux sont conduites par un chef d’État, contre 17 en 2023, mais loin des 43 de Sotchi.

Le Maroc est représenté par la cheffe du gouvernement, Fatima Zahra Mansouri, au nom du roi Mohammed VI, aux côtés de Nasser Bourita. La Tunisie a dépêché sa Première ministre, Sara Zaafrani Zenzri. L’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi, où Rosatom construit la centrale nucléaire d’El-Dabaa, figure parmi les partenaires attendus en bilatéral.

Le Ghanéen John Dramani Mahama, présent à Moscou, avait rappelé quelques jours plus tôt à Londres l’attachement d’Accra au non-alignement : un partenariat se juge à l’investissement et aux retombées qu’il apporte, non à la rivalité entre puissances extérieures. En fait, ce qu'on constate, c'est que l’exigence de valeur ajoutée traverse tout le continent.

La réponse russe : localiser plutôt que prélever

Et Vladimir Poutine a pris soin de répondre sur ce terrain. Les entreprises russes, a-t-il assuré, soutiennent la transformation sur place, l’emploi et les recettes fiscales, plutôt que l’exploitation "prédatrice" des ressources.

Premier engagement concret : la localisation en Afrique de la production de médicaments et de vaccins russes. Le programme russe de lutte contre les épidémies est prolongé jusqu’en 2029. Quinze laboratoires mobiles ont déjà été déployés dans huit pays et quelque 450 spécialistes africains formés.

Sur l’agriculture, le discours a évolué. Moscou revendique 13 millions de tonnes de produits livrés au continent sur les neuf premiers mois de 2026, au profit de plus de 40 pays. Mais le président russe a reconnu que l’Afrique pouvait se nourrir elle-même, et proposé semences, machines, technologies, capacités de stockage et de transformation.

En énergie, plus de 30 projets seraient en cours dans 16 pays. Rosatom et le ministère togolais de l’Énergie ont signé un mémorandum sur le nucléaire civil, qui pourrait inclure des centrales flottantes. Le Mozambique a paraphé un mémorandum routier et évoqué une liaison maritime directe avec la Russie.

Un challenge à continuer à relever : former les cadres africains de demain

La formation, troisième pilier de la demande africaine, est l’un des points forts de Moscou. En effet, environ 40 000 Africains étudient dans les universités russes, un effectif multiplié par 1,5 depuis 2020. Le nombre de bourses a presque triplé sur la période, à 5 500 pour l’année 2026-2027.

Le président russe a proposé une Union de la jeunesse russo-africaine. Il s’est aussi dit prêt à transmettre le savoir-faire numérique de son pays, de la gestion publique dématérialisée à l’intelligence artificielle, et a présenté une plateforme de "développement souverain" destinée aux États africains.

Entre la finance et la dette, l'ouverture du registre politique

Le volet financier, lui, a pris un tour plus politique. Vladimir Poutine a invité les banques des deux bords à nouer des liens directs, à ouvrir des succursales réciproques et à développer les règlements en monnaies nationales, via le système de messagerie de la Banque de Russie et le système panafricain de paiements.

Il a appelé à réformer le FMI et la Banque mondiale pour accroître le poids de l’Afrique dans leurs décisions. Et il a convoqué Thomas Sankara, et son plaidoyer contre la dette comme instrument de domination, pour dénoncer des puissances occidentales qu’il accuse de vouloir maintenir le continent sous tutelle financière.

Une rhétorique qui porte, notamment dans les capitales sahéliennes (Bamako, Ouagadougou, Niamey) qui ont tourné le dos à Paris pour se rapprocher de Moscou.

Après la parole, le juge de paix des chiffres

Reste l’épreuve des faits. Le commerce russo-africain a dépassé 27 milliards de dollars en 2025, et Moscou vise désormais plus de 50 milliards.

Mais l’objectif de 40 milliards fixé à Sotchi en 2019 n’est toujours pas atteint. Et l’écart avec les grands partenaires du continent demeure béant : près de 348 milliards de dollars pour la Chine, environ 395 milliards pour l’Union européenne, selon des chiffres cités par Chatham House.

C’est à cette aune que la demande de valeur ajoutée sera jugée : moins à la promesse d’échanges doublés qu’au nombre d’usines, de laboratoires et d’emplois réellement installés sur le sol africain.

Diplomatie de crise et zones d’ombre

Le sommet a aussi rappelé sa dimension de scène de diplomatie de crise. Félix Tshisekedi est présent, face à un Rwanda représenté par son Premier ministre, Justin Nsengiyumva. Malgré l’accord de paix signé en décembre sous l’égide de Washington, les combats se poursuivent dans l’Est congolais. Un entretien séparé est prévu avec Vladimir Poutine, comme avec le Malien Assimi Goïta.

Une ombre plane cependant. Celle du recrutement d’Africains, parfois par la tromperie, pour combattre en Ukraine. Le Nigeria, le Kenya et l’Afrique du Sud s’en sont publiquement inquiétés. Dans une lettre ouverte publiée mardi, Amnesty International a appelé les dirigeants africains à exiger la fin de ces filières.

Ce jeudi, l’heure des signatures

La seconde journée doit traduire ces échanges en engagements. Deux séances plénières sont prévues, suivies de l’adoption d’une déclaration finale, d’un plan d’action du Forum de partenariat Russie-Afrique pour 2027-2029 et d’une déclaration sur les usages civils de l’intelligence artificielle. Selon le Kremlin, 33 documents intergouvernementaux, ministériels et commerciaux doivent être signés.

Au-delà de Moscou, la séquence dit beaucoup de l’Afrique de 2026. Courtisé par la Chine, l’Union européenne, l’Italie, la Turquie, le Japon, les États-Unis ou les monarchies du Golfe, le continent ne se contente plus de recevoir des offres : il pose un cahier des charges. Transformer sur place, maîtriser les technologies, former ses cadres, diversifier ses circuits financiers. La Russie y répond avec ses atouts – sécurité, céréales, atome, récit anticolonial. Mais à l’heure où chaque partenaire promet de "co-construire", la différence ne se fera plus dans les palais. Elle se fera dans les zones industrielles, les ports et les campus africains, là où la valeur ajoutée se mesure, et où elle reste. (TransContinentsAfrica)

PUBLICITÉ
Espace Publicitaire
336×280