Face à l'Asie et à la Turquie, la Francophonie a-t-elle perdu l'Afrique ?

INTERVIEW. Asie, Turquie, Émirats : l'Afrique a désormais le choix de ses partenaires. L'ancien secrétaire général de l'ACCT Jean-Louis Roy pointe une Francophonie aux États moins engagés, qui n'a pas vu venir cette compétition.

Face à l'Asie et à la Turquie, la Francophonie a-t-elle perdu l'Afrique ?

Il a vu se construire l'espace francophone institutionnel de l'intérieur. Québécois, ancien directeur du quotidien Le Devoir puis délégué général du Québec à Paris, Jean-Louis Roy a dirigé de 1990 à 1998 l'Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), l'institution dont est issue l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Il a connu l'époque où Brian Mulroney, Abdou Diouf, Omar Bongo et François Mitterrand se téléphonaient pour régler les dossiers communs. Il observe aujourd'hui des sommets qui se succèdent sans grandes décisions.

C’est que le contexte a profondément changé. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté l'organisation. La France a réduit sa contribution. Dans le même temps, la Chine, la Corée, Singapour, les Émirats ou la Turquie s'installent massivement sur le continent.

À l'approche du sommet du Cambodge qui se tiendra à Phnom-Penh du 14 au 16 novembre prochain, lequel va précéder celui du Canada en 2028, l'ancien patron de l'ACCT livre un diagnostic sans fard. Avec une question en filigrane : la Francophonie a-t-elle encore une stratégie pour l'Afrique ?

TransContinentsAfrica : Quand on vous parle de francophonie, qu'est-ce qui vous vient à l'esprit comme acquis et comme espace à conquérir ?

Jean-Louis Roy : Depuis plus d'un demi-siècle, les États et gouvernements francophones de plein exercice - je ne parle pas des observateurs -, en majorité africains, ont tenu ensemble. Ce n'est pas rien quand même. Durant toute cette longue période, trois pays seulement sont partis : le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Tous les autres sont restés, avec des hauts et des bas. Donc, pour l'essentiel, il y a eu une cohésion.

Certaines réalisations méritent ainsi d'être rappelées. La coopération universitaire, avec l'Agence universitaire de la Francophonie, est un succès. Si on l'enlevait, ça se verrait. Le Marché des Arts du Spectacle Africain d'Abidjan (Masa) aussi, si on l'enlevait, ça se verrait. Il y a aussi ce que l'on a fait avec l'Institut de la Francophonie pour le développement durable, et ce que fait aujourd'hui l'Institut de la Francophonie pour l'éducation et la formation à Dakar. Il accomplit un travail exceptionnel. Toutes ces structures, si on les enlevait, ça se verrait.

Mais où en sont les États quant à leur engagement ?

Au moment où l'on se parle, on a le sentiment que les États sont moins engagés qu'ils ne l'étaient. Pas tous, mais beaucoup. Quand on apprend que la France a réduit de 35 % ses contributions à l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), c'est énorme ! Le Canada et le Québec ont modulé les leurs, sans plus.

Ce dont il faut se rappeler, c'est qu'il y avait dans l'ADN de la Francophonie quelque chose qui poussait les États à s'intéresser aux grands projets. Je pense à TV5 Monde, aux Jeux de la Francophonie, etc. Aujourd'hui, on regarde et on se demande : "Mais qu'ont-ils mis sur la table lors des deux ou trois derniers sommets ?". J'ai l'impression qu'ils gèrent ce qui existe, sans plus. Sans engagement.

On vous dira qu'il y a eu la pandémie, les crises économiques, tout ce que vous voudrez. Mais il est tout de même étonnant de voir des États se réunir tous les deux ans, à grands frais, pour prendre des décisions qui ne sont pas à la hauteur.

Qu'attendez-vous des prochains sommets ?

On peut espérer que le sommet du Cambodge puis celui du Canada, en novembre 2028, seront plus féconds, plus productifs en idées nouvelles. Et ce d'autant qu'on en a besoin dans plusieurs domaines : le développement économique, les technologies, la culture.

Tous les grands secteurs sont bouleversés par les changements du monde mais la Francophonie n'est pas là. En Afrique, dans certains grands domaines, son action est à peu près invisible.

Il faut une vraie discussion entre chefs d'État, comme autrefois. Je me souviens de Brian Mulroney qui appelait Abdou Diouf, d'Abdou Diouf qui appelait Omar Bongo, d'Omar Bongo qui appelait François Mitterrand. Ils disaient "Bon, on fait quoi avec telle affaire ?".

Cela ne se fait plus, et c'est dommage. Cela dit, il ne faut pas désespérer pour autant car il y a eu des cycles de croissance puis des cycles lents dans l'histoire de la Francophonie. J'espère qu'on sort d'un long cycle et qu'on va s'intéresser, pour de vrai, à la francophonie économique. Tout le monde en parle. C'est comme un mantra : on le répète, on le répète…

Et qu'est-ce qu'on met dedans ?

Je cherche les contenus, justement. Va-t-on avoir une conférence des ministres de l'Économie ? Peut-on créer un organe subsidiaire de l'OIF chargé du développement économique plutôt que des programmes intéressants mais modestes ? Autant de questions !

Veut-on vraiment faire du commerce ? Cela signifie lever les obstacles tarifaires et non tarifaires, à commencer par la non-mobilité. C'est un vrai problème, dont on parle depuis longtemps, et qui va étouffer la Francophonie.

De plus en plus de pays africains s'ouvrent entre eux et permettent aux Africains de circuler sans visa. Au Nord – en France, au Canada, en Belgique, en Suisse –, c'est la clôture. C'est la croix et la bannière.

La non-mobilité serait donc le principal risque pour la Francophonie ?

Le risque majeur ! Pourquoi des hommes d'affaires investiraient-ils sans être sûrs de pouvoir circuler ? Dès qu'il s'agit de l'Afrique, ils n'obtiennent pas de visa dans des délais convenables alors que, quand il s'agit de l'Asie ou l'Amérique latine, ils l'obtiennent plus facilement.

Là vous parlez des hommes d'affaires, quid des étudiants alors ?

La baisse du nombre d'étudiants africains qui partent vers l'Occident est considérable. Ils vont désormais d'abord vers le Sud, beaucoup vers le Maroc, mais aussi vers l'Inde et vers la Chine. C'est cela, la mobilité.

Je ne peux m'empêcher de dire que j'ai un problème énorme quand un grand écrivain francophone comme Amadou Lamine Sall me dit qu'il ne peut pas obtenir de visa pour le Canada, alors qu'il a un visa de dix ans pour les États-Unis,

Avec le recul, qu'est-ce qui aurait dû être fait pour changer les choses ?

Certaines choses relevaient de la conjoncture. La Francophonie avait peu de prise sur elles. Ainsi de la  crise économique de 2008, de la pandémie de Covid-19.

Mais ce n'est pas de là que vient sa faiblesse. D'abord, on a besoin de données. De quoi parle-t-on exactement quand on dit ça ? Il faut se doter d'informations complètes et utiles. Avec les technologies, c'est aujourd'hui possible. Je pense que nous avons pris un grand retard.

Dans les années 1990, quand on sentait que les États flottaient un peu, on les convoquait davantage.

On créait une conférence des ministres de la Culture, de l'Environnement, du Numérique…Pourquoi ? Parce qu'une conférence ministérielle oblige un gouvernement à se parler à lui-même : entre ministères, entre hauts fonctionnaires, en Conseil des ministres. De fait, tout à coup, la Francophonie est à l'agenda. Et si elle est à l'agenda, elle est dans les esprits.

Si on réunit les États tous les deux ans, sans véritable suivi, cela ne fonctionne pas. Ce sont des actionnaires. Il faut les intéresser, mettre des propositions sur la table. S'ils refusent, il n'y a plus de communauté.

Avez-vous l'impression que l'Afrique s'implique moins, ou que ce sont plutôt les pays du Nord qui se bride ?

J'ai l'impression que l'Afrique a désormais le choix de ses partenaires, ce qui était beaucoup moins vrai dans les années 1980.

Le plus important aujourd'hui, c'est la Chine. Est-elle seule en cause ?

On parle toujours de la Chine. Mais si, en 2025, l'on dresse le portrait des échanges économiques entre l'Afrique et l'Asie, on arrive à 1 000 milliards de dollars dont un tiers avec la Chine. Le reste, c'est la Corée, le Vietnam, le Japon, Singapour, l'Indonésie, la Malaisie… Toute l'Asie est massivement présente en Afrique. Des amis à Singapour m'ont dit : “Il y a quinze ans, nous n'étions pas là. Aujourd'hui, plus de 100 de nos sociétés sont en Afrique”. Cela me frappe énormément.

Ce qui s'est passé, c'est que l'Asie a redéfini l'Afrique comme un marché là où, pour l'Occident, l'Afrique était d'abord un réceptacle de l'aide publique au développement. La Chine a ouvert le chemin, les autres ont suivi. D'autant plus facilement que les Africains achètent des télévisions, des billets d'avion, des meubles, des vêtements, des médicaments.

Car l'Afrique est de plus en plus urbaine et le sera davantage encore. Avec un léger décalage par rapport à l'Asie mais sur la même trajectoire. Les Asiatiques, et je pense notamment aux Chinois, se retrouvent dans ce mouvement. Au fond, Senghor disait que l'Asie et l'Afrique partagent les mêmes valeurs profondes : la filiation, la famille, les ancêtres, la mémoire spirituelle et culturelle.

Y a-t-il d'autres acteurs qui arrivent ?

Ce qu'il faut constater, c'est qu'il s'est produit des choses importantes que la Francophonie aurait dû voir avec plus de lucidité. C'est par exemple, la compétition majeure dans laquelle elle s'est retrouvée. S'y ajoutent maintenant les Émirats. Ils n'étaient pas là. La Turquie est arrivée et, maintenant, c'est Israël qui arrive à son tour. La question, c'est comment la Francophonie se situe-t-elle stratégiquement face à tout cela ? La question mérite d'être posée car, quand on voit qu'il se crée plus d'écoles avec la Turquie qu'avec la Francophonie, on réalise aisément l'étendue du problème que la Francophonie a à résoudre. (TransContinentsAfrica)

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