Le décor avait valeur de symbole. Lundi 26 octobre, dans une salle du Majestic Ivoire, à Abidjan, Isaach De Bankolé a présenté officiellement "Premier Continent". À ses côtés : Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes, et Françoise Remarck, ministre ivoirienne de la Culture et de la Francophonie.
Le projet, conçu avec le réalisateur franco-ivoirien Philippe Lacôte, repose sur deux piliers. D’un côté, une école panafricaine de théâtre et de cinéma, dont le site est prévu à Riviera Golf, dans la commune de Cocody. De l’autre, un festival international, dont la première édition est annoncée pour fin novembre ou début décembre 2027.
Un projet mûri sur quarante ans
"C’est un projet que je porte depuis près de 40 ans", a confié l’acteur devant la presse.
Né à Abidjan en 1957 de parents yoruba originaires du Bénin, Isaach De Bankolé a bâti l’essentiel de sa carrière loin de la lagune Ébrié. César du meilleur espoir masculin en 1987 pour Black Mic-Mac, il a tourné avec Claire Denis, Jim Jarmusch ou Lars von Trier, avant de s’imposer dans les grosses productions américaines.
En mai dernier, il siégeait au jury des longs métrages du 79e Festival de Cannes, présidé par le cinéaste sud-coréen Park Chan-wook.
Philippe Lacôte, lui, est né en 1971 à Abidjan et a grandi à deux pas d’une salle de cinéma. Son premier long métrage, Run, sélectionné à Un Certain Regard en 2014, comptait déjà De Bankolé au générique. Ont suivi La Nuit des rois, en 2020, puis une incursion hollywoodienne avec Killer Heat. L’attelage est donc ancien.
Objectif : former d’abord les interprètes
Là où beaucoup d’écoles africaines de cinéma se concentrent sur la réalisation et les métiers techniques, Premier Continent fait le choix de l’acteur. L’établissement entend proposer un cursus spécialisé dans le jeu théâtral et cinématographique, complété par des formations courtes et des masterclasses destinées aux comédiens ivoiriens et de la sous-région.
Le dispositif veut aussi jouer les passerelles. Il s’agit de mettre en relation les jeunes professionnels avec des producteurs, des diffuseurs et des bailleurs de fonds, en Afrique comme en Europe, avec un accent mis sur les coproductions Sud-Sud.
Autre marqueur : à terme, les cours seront dispensés en français et en anglais. Une manière de franchir la frontière linguistique qui, depuis les indépendances, cloisonne les cinématographies du continent.
Les promoteurs n’entendent pas attendre la fin des travaux. Isaach De Bankolé assure que le travail a déjà commencé et qu’un premier court métrage doit être tourné dès janvier 2027.
Le Festival de Cannes en parrain, l’État en appui
Thierry Frémaux a réaffirmé l’engagement du Festival de Cannes aux côtés du double projet, école et festival. Il s’est aussi félicité de l’appétit du public ivoirien pour les salles obscures.
Le délégué général a animé une masterclass et présenté Fjord, du Roumain Cristian Mungiu, Palme d’or 2026, au cinéma Pathé Cap Sud. Un « akwaba » de prestige pour un projet encore sur plan.
Côté pouvoirs publics, Françoise Remarck a promis que l’État fixerait le cadre et mobiliserait les moyens nécessaires. Le projet est conduit en partenariat avec quatre ministères : Culture et Francophonie, Communication, Jeunesse, Tourisme.
Le festival, lui, prévoit des projections gratuites en plein air, sur écran géant, dans plusieurs quartiers d’Abidjan. Il s’inscrit dans un paysage d’exploitation en reconstruction, porté par l’implantation de circuits privés comme Majestic et Pathé.
Parmi les défis, des inconnues à lever
Plusieurs points restent à préciser publiquement : le montage financier, le coût de la scolarité, les conditions d’admission et la date d’ouverture effective de l’école.
Reste aussi l’articulation avec une autre initiative. En mai, depuis Cannes, Philippe Lacôte avait annoncé la Next Story Academy, une école de cinéma basée à Abidjan, tournée vers l’écriture, la réalisation et la production, et ouverte aux 16-30 ans. Les deux structures semblent complémentaires, l’une formant les auteurs, l’autre les interprètes. Leurs liens n’ont toutefois pas été détaillés.
Une carte continentale du cinéma en recomposition
Premier Continent arrive sur une carte déjà dense. Le Caire dispose depuis 1959 de son Institut supérieur du cinéma, matrice de générations de techniciens et de réalisateurs du Machrek. Marrakech a son École supérieure des arts visuels, Ouagadougou ses formations adossées au Fespaco, Dakar son école Kourtrajmé.
Côté festivals, les Journées cinématographiques de Carthage, créées en 1966, et le Fespaco, né en 1969, ont longtemps tenu lieu de vitrines principales. Abidjan, longtemps capitale culturelle de l’Afrique de l’Ouest francophone, entend désormais occuper sa place dans ce maillage.
Le nom même du projet dit l’ambition. En se proclamant « premier continent », berceau de l’humanité, l’Afrique revendique d’en écrire elle-même les récits. Former ceux qui les incarnent à l’écran, c’est s’attaquer à un maillon souvent négligé d’une industrie qui, de Lagos à Casablanca, cherche encore son modèle économique. Le pari de De Bankolé et Lacôte se jouera là : transformer l’onction cannoise en filière durable. (TransContinentsAfrica)
