Un ballet de limousines Aurus noires dans les larges avenues de la capitale russe. Depuis mardi, les délégations africaines convergent vers Moscou. Ce mercredi 28 octobre s'ouvre, au Gostiny Dvor, à deux pas de la place Rouge, le troisième sommet Russie-Afrique. Il se refermera jeudi 29 au Grand Palais du Kremlin.
Le rendez-vous a été formalisé par le décret présidentiel n° 194 du 25 mars 2026. Après Sotchi en 2019 et Saint-Pétersbourg en 2023, c'est la première fois que la capitale elle-même accueille l'exercice. Un choix qui n'a rien d'anodin : Moscou veut montrer qu'elle reçoit, chez elle, au cœur du pouvoir.
Vladimir Poutine copréside les travaux avec le Burundais Évariste Ndayishimiye, président en exercice de l'Union africaine. La devise ne change pas : "Pour la paix, la sécurité et le développement". Le contexte, lui, a profondément changé.
Un casting qui en dit long
Selon Iouri Ouchakov, conseiller diplomatique du Kremlin et maître d'œuvre de l'événement, 48 des 54 États africains ont confirmé leur participation, dont 22 au niveau des chefs d'État. C'est mieux qu'à Saint-Pétersbourg, où 17 dirigeants seulement avaient fait le déplacement. C'est encore loin de Sotchi, où plus de quarante chefs d'État et de gouvernement s'étaient pressés autour du président russe.
Les fidèles sont là. Le Centrafricain Faustin-Archange Touadéra et le Congolais Denis Sassou Nguesso signent leur troisième participation. Le Malien Assimi Goïta revient. Le Nigérien Abdourahamane Tiani et le Malgache Michaël Randrianirina font leur entrée. Félix Tshisekedi et Paul Kagame sont annoncés, ce qui donne au sommet une dimension de diplomatie de crise sur le dossier de l'est de la RDC.
Une absence se remarque : celle du capitaine Ibrahim Traoré. Le chef de l'État burkinabè s'est fait représenter par son Premier ministre, sans que la raison en ait été rendue publique à l'ouverture.
L'Afrique du Nord et le Machrek ne sont pas en reste. Vladimir Poutine a reçu dès mardi le président du Conseil présidentiel libyen, ainsi que les présidents mozambicain et équato-guinéen, en marge du sommet du Forum des pays exportateurs de gaz organisé lui aussi à Moscou. Ce mercredi, il s'entretient avec les dirigeants égyptien, éthiopien et congolais. Au total, quelque vingt-quatre entretiens bilatéraux sont programmés, et le Kremlin envisage même une tentative de médiation entre l'Éthiopie et l'Érythrée.
Ce que Moscou veut signer
Trois textes structurants sont attendus jeudi : une déclaration finale, un plan d'action du Forum de partenariat Russie-Afrique pour 2027-2029, qui succède à celui de 2023-2026 arrivé à échéance, et une déclaration sur la coopération dans l'intelligence artificielle à usage civil. Au total, 33 documents doivent être signés selon Iouri Ouchakov : accords intergouvernementaux, mémorandums, contrats commerciaux.
La nouveauté de l'édition tient à l'accent mis sur les technologies. Après le blé, les armes et l'atome, Moscou veut se positionner sur le numérique, la formation et l'accès aux savoir-faire.
Le Forum économique et humanitaire, piloté par la fondation Roscongress, doit réunir environ 4 000 entrepreneurs russes et africains autour d'une quarantaine de sessions. Sergueï Lavrov avait promis un contenu économique « plus dense » que lors des éditions précédentes. C'est précisément sur ce terrain que la Russie est attendue.
Des chiffres en hausse mais un poids encore modeste
Les échanges commerciaux entre la Russie et l'Afrique sont passés de 16,8 milliards de dollars en 2019 à 27,1 milliards en 2025, selon le Centre d'études africaines de la Haute école d'économie de Moscou. Le Kremlin met en avant plus de 18 millions de tonnes de céréales exportées vers le continent en 2025, et 13 millions sur les neuf premiers mois de 2026.
La progression est réelle. Elle reste relative. Les échanges sino-africains ont avoisiné 300 milliards de dollars en 2024, soit plus de dix fois le volume russe. Et le commerce russo-africain demeure concentré sur trois postes — céréales, hydrocarbures, armement — et sur un petit nombre de pays, l'Égypte et l'Algérie en tête.
Les investissements russes, eux, sont restés peu significatifs, malgré les promesses de Sotchi et de Saint-Pétersbourg. Iouri Ouchakov lui-même le concède à demi-mot : « La dynamique est bonne, mais il serait possible d'agir plus efficacement ».
L'arme reste le premier atout russe. Selon le SIPRI, la Russie a fourni environ 40 % des importations d'armes africaines entre 2018 et 2022. Sur le plan diplomatique, Moscou a ouvert depuis 2022 trois nouvelles ambassades - au Soudan du Sud, en Gambie et aux Comores - et réactivé plusieurs représentations, dont celles du Burkina Faso, de la Guinée équatoriale, de la Sierra Leone et du Togo.
L'atome, pari de très long terme
Rosatom est devenu l'instrument le plus structurant de la présence russe. Son chantier phare, la centrale d'El-Dabaa en Égypte, financée en grande partie par un prêt russe, est le plus grand projet énergétique en cours sur le continent.
D'autres dossiers ont avancé ces derniers mois. L'Éthiopie a signé en mars 2026 une feuille de route vers sa première centrale. Le Rwanda a conclu en juin un accord sur les petits réacteurs modulaires. Le Niger, le Mali et le Burkina Faso ont, eux aussi, paraphé des engagements avec le groupe public russe.
Le nucléaire civil engage sur un demi-siècle : financement, combustible, maintenance, formation des ingénieurs. Pour les pays africains, c'est une réponse possible à un déficit énergétique massif. C'est aussi une dépendance d'une durée inégalée par n'importe quel autre type de coopération.
Le Sahel, une vitrine fissurée pour la Russie
C'est au Sahel que le modèle russe a subi son épreuve la plus sévère. Le 25 avril 2026, les jihadistes du JNIM et les rebelles touareg du Front de libération de l'Azawad (FLA) ont lancé une offensive coordonnée sur Bamako, Kati, Kidal, Gao, Sévaré et Mopti.
Le général Sadio Camara, ministre de la Défense et architecte du rapprochement avec Moscou, a été tué dans sa résidence de Kati par un véhicule piégé. Kidal est tombée. L'Africa Corps a confirmé son retrait de la ville, présenté comme une décision conjointe avec les autorités maliennes.
Le symbole est lourd. La reprise de Kidal, en novembre 2023, par l'armée malienne appuyée par Wagner, avait été brandie comme la preuve de l'efficacité du partenariat russe. Deux ans et demi plus tard, la ville a changé de mains dans l'autre sens.
Moscou a choisi de redoubler d'efforts plutôt que de se retirer. Un pont aérien d'armes et d'équipements a été mis en place début juillet, après une nouvelle offensive dans le Nord. Sergueï Lavrov s'est rendu le 8 juillet à Niamey pour une session de consultations entre la Russie et l'Alliance des États du Sahel. Les Nations unies ont, de leur côté, documenté depuis avril de graves violations imputées à toutes les parties, forces maliennes et Africa Corps compris.
La présence d'Assimi Goïta à Moscou dit la nature de ce lien : moins un partenariat de développement qu'une assurance-vie politique. À Alger, revenue dans le jeu sahélien depuis le début de l'année, on observe la séquence avec attention.
L'Ukraine en toile de fond
Le sommet s'ouvre dans une fenêtre diplomatique particulière. Un cessez-le-feu localisé est entré en vigueur le 27 octobre autour d'Olechky, dans la région de Kherson, pour permettre évacuations et convois humanitaires. Un échange de 540 prisonniers a eu lieu le 23 octobre. Des discussions techniques entre Russes, Ukrainiens et Américains sont envisagées à Abou Dhabi dans la première quinzaine de novembre.
Le Kremlin répète cependant qu'il cherche la paix à ses conditions, et non un simple cessez-le-feu. Les combats et les frappes de drones se poursuivent.
Pour la Russie, la photo de famille du Kremlin est donc d'abord un message adressé à l'Occident : l'isolement ne fonctionne pas. Iouri Ouchakov a résumé la posture russe en présentant Russes et Africains comme des « alliés naturels dans la construction d'un ordre mondial multipolaire ».
Les Africains, eux, n'ont pas oublié l'initiative de paix portée en juin 2023 par plusieurs chefs d'État du continent entre Kiev et Saint-Pétersbourg. Elle était restée sans suite. Elle rappelait que l'Afrique entend être un acteur des équilibres mondiaux, pas un simple décor.
Pour les pays arrimés, l'heure des comptes
Pour les États les plus engagés aux côtés de Moscou — Mali, Burkina Faso, Niger, Centrafrique —, la question n'est plus celle du choix, mais du rendement. La Russie a offert une protection politique, un discours de souveraineté et une présence militaire. Elle n'a ni stabilisé les territoires, ni apporté l'investissement productif attendu.
Le plan d'action 2027-2029 sera leur levier. Encore faut-il qu'il contienne des engagements chiffrés, datés, vérifiables : transformation locale des matières premières, formation, énergie, infrastructures. Faute de quoi, ces pays risquent de devenir les clients d'un protecteur aux moyens comptés, absorbé par sa guerre en Europe.
Pour les grands États du continent — Égypte, Éthiopie, Algérie, Afrique du Sud, Nigeria —, l'équation est différente. La Russie est un partenaire parmi d'autres, au sein des BRICS comme ailleurs. Ils y prennent le blé, les engrais, l'atome et l'appui diplomatique, sans renoncer à Pékin, à Washington, à Bruxelles, à Ankara ou aux capitales du Golfe.
C'est la ligne de fond de la diplomatie africaine actuelle : multiplier les guichets et refuser les exclusivités.
Pour la Russie, une ambition à la mesure de ses moyens ?
Pour Moscou, l'Afrique remplit une triple fonction. Diplomatique : 54 voix à l'Assemblée générale des Nations unies. Économique : des débouchés pour ses céréales, ses engrais, ses armes et ses technologies nucléaires, et un accès aux ressources minières. Symbolique : la démonstration qu'un « Sud global » existe en dehors de l'orbite occidentale.
Mais la Russie de 2026 n'a pas les moyens financiers de la Chine, ni la profondeur commerciale de l'Union européenne. Ses finances publiques sont sous tension, l'économie de guerre absorbe une part croissante des ressources, et sa crédibilité sécuritaire a été entamée au Mali.
Le choix de mettre en avant l'intelligence artificielle, le nucléaire et la formation traduit une volonté de monter en gamme. Il traduit aussi une contrainte : proposer ce que d'autres n'offrent pas, faute de pouvoir rivaliser là où d'autres dominent.
Une scène désormais très encombrée
Le sommet de Moscou s'inscrit dans une longue série. Sommets Chine-Afrique, Japon-Afrique, Corée-Afrique, Turquie-Afrique, États-Unis-Afrique, Inde-Afrique, Golfe-Afrique : jamais le continent n'a été aussi courtisé. Cette concurrence est, pour les Africains, une ressource. Elle n'a de valeur que si elle se traduit en usines, en emplois et en kilowattheures.
L'Afrique a le sens de la teranga. Elle sait recevoir et se laisser recevoir. Elle sait aussi compter. Rendez-vous en 2029, au terme du prochain plan d'action, pour mesurer si Moscou a, cette fois, transformé l'hospitalité de ses palais en réalisations sur le terrain. (TransContinentsAfrica)
