Ahmadou Al Aminou Lô refuse le mot. Pour le Premier ministre sénégalais, dans un entretien accordé à RFI ce lundi 26 octobre, le pays n'a pas atteint de “point de blocage majeur”. Le dialogue, dit-il, n'a simplement pas pu se faire “dans les formes et dans la profondeur nécessaires”.
Les faits sont pourtant têtus. Vendredi 23 octobre, la commission des Finances et du Contrôle budgétaire de l'Assemblée nationale a rejeté le projet de loi de finances rectificative (LFR) 2026, ainsi que deux amendements de l'exécutif.
Quatre jours plus tôt, le 19 octobre, Ousmane Sonko avait fixé la ligne à l'issue d'un conclave de ses cadres : le Pastef ne voterait pas le texte en l'état. Que va-t-il se passer à la plénièrev inscrite au mardi 27 octobre.
Une cohabitation au sein d'une même famille
En tout cas, le face-à-face est inédit. Depuis la fin mai 2026, le président Bassirou Diomaye Faye a pour Premier ministre un économiste sans étiquette, nommé après le départ d'Ousmane Sonko de la Primature.
Ce dernier a aussitôt pris la présidence de l'Assemblée nationale. Il y dispose d'une majorité écrasante : 130 des 165 sièges reviennent au Pastef, lequel a choisi de ne pas participer en tant que tel au gouvernement, même si plusieurs de ses membres y siègent.
Le chef du gouvernement ne nie d’ailleurs pas la singularité de la situation. “C'est le même parti”, rappelle-t-il, soulignant que l'ancien Premier ministre est désormais appelé à jouer un rôle “très important” à savoir contrôler l'action publique.
Autrement dit, la ligne de fracture ne passe plus entre majorité et opposition. Elle traverse le camp victorieux de 2024, entre la tête de l'exécutif et celle du législatif. Une cohabitation qui ne dit pas son nom.
Ne pas ignorer la boîte à outils constitutionnelle
Que se passera-t-il si l'Assemblée persiste ? Interrogé sur l'hypothèse, évoquée dans son entourage, d'engager la responsabilité du gouvernement pour faire passer le texte sans vote, Al Aminou Lô ne la retient pas d'emblée. “S'il n'y a pas volonté d'obstruction, il n'y a pas de raison”, répond-il.
Mais il prévient : la Constitution donne au gouvernement des prérogatives dont il entend user. Il cite les amendements gouvernementaux et, à défaut d'accord, le vote bloqué, qui contraint les députés à se prononcer en un seul scrutin sur le texte assorti des seuls amendements retenus par l'exécutif.
La veille, devant la presse, il avait invité les députés à passer par l'article 82 de la Constitution, qui encadre le droit d'amendement en matière financière. Le message est clair : la critique doit devenir proposition écrite, chiffrée et compensée.
L'arsenal n'est pourtant pas sans risque. Face à une majorité de 130 députés, l'engagement de responsabilité exposerait le gouvernement à une motion de censure aisément votée. Chaque outil constitutionnel est ici à double tranchant.
Un conflit de compétences plus large
En fait, la LFR n'est que la partie la plus visible du différend. Le Pastef conditionne son vote à un encadrement des fonds politiques. Rappelons-nous, le Conseil constitutionnel avait par ailleurs censuré une loi sur les fonds spéciaux portée par la majorité parlementaire.
La question posée dépasse donc le budget. Elle touche à la frontière entre ce qui relève de l'exécutif et ce que le Parlement peut lui imposer. C'est sur ce terrain que se jouera la portée institutionnelle du vote de ce mardi.
Une adoption, même amendée, consacrerait un Parlement capable de peser sans paralyser. Un rejet ou un passage en force installerait au contraire un précédent : celui d'une Assemblée qui bloque, ou d'un exécutif qui contourne.
La mémoire de 2021-2024
Comme pour conjurer l’un ou l’autre des scénarii, Al Aminou Lô invoque la résilience du pays. Il rappelle la crise politique de 2021-2024, sortie, selon lui, par le dialogue entre “des adversaires coriaces”. Il faudrait y ajouter le rôle du Conseil constitutionnel qui avait invalidé en février 2024 le report de l'élection présidentielle.
“Ici, nous ne sommes pas dans l'adversité”, insiste le Premier ministre. La surenchère fait partie du jeu politique, admet-il, mais l'intérêt supérieur de la nation doit finir par commander.
Une vitrine à quelques jours des JOJ
Et le calendrier ajoute à la pression. Il faut en effet se rappeler que Dakar s'apprête à accueillir les premiers Jeux olympiques de la jeunesse organisés sur le sol africain. Pour le chef du gouvernement, recevoir le monde impose d'offrir “un visage d'unité” et de paix.
Il ne faut pas, dit-il, “gâter cette fête” de la jeunesse. La Teranga sénégalaise, vitrine du pays, s'accommode mal d'un budget en suspens.
Au-delà du Sénégal, l'épisode interroge une constante des systèmes politiques africains, du Maghreb à l'Afrique australe : la domination quasi structurelle de l'exécutif sur des parlements souvent cantonnés à l'enregistrement. Qu'une Assemblée dise non est en soi un signe de vitalité démocratique. Encore faut-il que le désaccord se règle. C'est là que le Sénégal, souvent cité en exemple, est une nouvelle fois attendu. (TransContinentsAfrica)
