Menart Fair : “La politique veut nous enfermer, l'art nous ouvre”

INTERVIEW. À la veille de l’ouverture de la 7e Menart Fair, du 23 au 25 octobre à Paris, Laure d'Hauteville, sa fondatrice, décrypte le thème “Where is home ?”, le focus sur la jeune scène algérienne et l'économie fragile d'une foire de niche.

Menart Fair : “La politique veut nous enfermer, l'art nous ouvre”

Laure d’Hauteville a dirigé la Beirut Art Fair pendant une décennie avant de lancer à Paris, en 2021, la première foire internationale d'art moderne et contemporain dédiée aux artistes du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, Menart Fair*.

Pour sa 7e édition, organisée à la Galerie Joseph-Turenne, dans le Marais, Menart Fair réunit des galeries venues de 18 pays. Avec, en son cœur, une question : où se sent-on chez soi ?

Pour nous en imprégner, Laure d’Hauteville s’est confiée à TransContinentsAfrica. 

TransContinentsAfrica : Pourquoi avoir choisi “Where is home ?” comme thème cette année ?

Laure d'Hauteville : Parce que nous sommes nombreux à être nés dans un pays, à avoir grandi dans un autre et à nous être finalement installés dans un troisième. Alors, d'où vient-on ? Qui est-on ?

Pour sa 7e édition de Menart Fair, organisée à la Galerie Joseph-Turenne, dans le Marais à Paris, sa fondatrice, Laure d'hauteville , a chois comme thème "Where is home ?".   © Laura Bonnefous
Pour sa 7e édition de Menart Fair, organisée à la Galerie Joseph-Turenne, dans le Marais à Paris, sa fondatrice, Laure d'hauteville , a chois comme thème "Where is home ?".   © Laura Bonnefous

Je crois que nous sommes les enfants du monde. Mais cette planète, où va-t-elle ? Diasporas, guerres, déplacements de populations, crises économiques, crises climatiques : jamais les gens n'ont autant circulé.

J'ai abordé “Where is home ?” de manière territoriale. Il faudra peut-être un jour le poser à l'échelle de la planète.

Je suis moi-même dans ce cas. Je suis née en Allemagne, j'ai grandi à Paris, j'ai vécu trente ans au Liban et je suis revenue à Paris. Where is my home ? Pas au sens de la maison. Au sens de l'endroit où l'on se sent soi-même, en vérité.

Comment ce thème s'est-il traduit dans le choix des galeries et des artistes ?

Beaucoup d'artistes peignent le territoire, qu'il soit réel ou imaginaire. Les pays de la région MENA sont des pays de soleil, donc de couleurs. Des couleurs parfois violentes, parfois douces.

Certains artistes vivent dans des zones de conflit. Pour eux, leur repère, c'est le conflit. Quand il cesse, tout leur paraît fade, ils se sentent déstabilisés. C'est terrible quand on y pense.

On trouve ainsi des œuvres très douces où, entre deux arbres, surgit un chat. Que fait-il là ? Il ne va pas avec le reste. C'est voulu.

D'autres abordent la question par la nature. Elle a été abîmée, violée. Leur rapport au territoire l'a été aussi. Avec tout ce qui se passe dans le monde, nous avons tous besoin de savoir qui nous sommes.

Pourquoi l'Algérie aujourd'hui ?

Le focus que nous proposons dans la Project Room de Menart n'a jamais été réalisé en Europe. Jamais. Parce que la politique s'en mêle toujours.

Nous voulions être totalement libres de montrer une jeunesse algérienne libre d'elle-même. Et de la montrer à Paris, pour qu'on parle autrement de l'Algérie.

C'est un pays très riche sur le plan artistique, en plein développement. Sa jeunesse est passionnante. Elle garde l'héritage de ce que ses parents ont vécu. Mais si l'on va au-delà de ces frontières-là, on peut voir les choses telles qu'elles sont aujourd'hui.

Ce qui nous intéresse, c'est ce que ces jeunes ont à dire sur leur pays et sur leur relation au monde. Il fallait le faire dans un espace neutre. Nous ne sommes pas une institution, nous ne dépendons d'aucun pouvoir politique. Nous sommes libres.

Qu'est-ce qui caractérise la création contemporaine algérienne ?

J'ai envie de vous dire : venez voir. Mais il y a une forte notion de blessure, y compris chez les plus jeunes. Ils ont absorbé la douleur de leurs parents et de leurs grands-parents. C'est entré dans leur ADN.

Ce qui est intéressant, c'est de voir comment ils la dépassent. Ils la peignent, ils l'expriment. Ils se sentent parfois étouffés, et pas seulement par l'histoire familiale. Par leur pays aussi, qui a gardé un côté fermé.

Eux veulent respirer, sortir, se montrer. Ils veulent que le monde découvre qu'ils sont des artistes et qu'ils ont le droit de s'exprimer.

Comment faites-vous dialoguer artistes de la diaspora et artistes restés au pays ?

Ils sont complémentaires. Ceux qui vivent sur place décrivent leur quotidien, ce qu'ils vivent. Ceux de la diaspora décrivent aussi leur chez-eux, mais comme des déracinés. En les rassemblant, on voit apparaître un fil conducteur.

Quels artistes faut-il absolument voir ?

Les Palestiniens. Les Syriens aussi, alors que l'on parle beaucoup d'une Syrie en train de s'ouvrir, avec l'effervescence artistique actuelle à Damas. Il est intéressant de voir comment les Libanais traitent ce qu'ils viennent de vivre, qui a été très dur. Et les Iraniens, qui sont en plein dedans.

Je citerais aussi la Libye. J'ai retrouvé à Tripoli un très grand collectionneur, Mustafa Iskander, qui a créé un musée privé pour que le public, et surtout les jeunes, comprennent mieux le patrimoine et l'art de leur pays. Au sein de sa collection, il a ouvert une petite galerie pour des jeunes qui n'ont jamais exposé. Pour la première fois, nous aurons une galerie libyenne. J'en suis très fière.

La Tunisie est là, les Émirats arabes unis aussi. Au total, dix-huit pays participent.

Nous accueillons également des galeries turques. Beaucoup de pays sont des terres d'accueil. En Turquie, nous avons trouvé une galerie iranienne installée là pour être plus proche de l'Europe et porter la parole de ses artistes.

Il existe donc des alliances entre pays autour de l'art. La politique voudrait nous enfermer, nous emprisonner. L'art, lui, nous ouvre.

Pour les artistes algériens, la mémoire est-elle un passage obligé ou une assignation ?

Pour moi, la mémoire est essentielle. Il ne faut pas oublier. On peut pardonner, mais pas en effaçant tout. Pardonner, oui. Oublier, non. C'est ainsi que l'on apprend à ne pas refaire les erreurs de nos parents et de nos grands-parents.

Monter un focus algérien à Paris dans le contexte actuel n'a pas dû être simple. Quels obstacles avez-vous rencontrés ?

Cela a été extrêmement difficile. Nous avons eu la chance de travailler avec une commissaire d'exposition extraordinaire, une femme de 85 ans, longtemps en poste à l'UNESCO, très engagée pour la défense des femmes et présente dans les pays en conflit pour y porter le dialogue.

À Alger, elle a créé un espace libre, Les Ateliers sauvages, où elle met tout à la disposition des artistes. C'est grâce à ce lieu que nous avons découvert des œuvres extraordinaires.

Du côté du gouvernement algérien, en revanche, je les ai contactés à de nombreuses reprises. Aucune réponse. Nous avons donc décidé de monter cette exposition de manière sauvage, si je puis dire.

Mais l'Algérie pourra être fière de ce que nous montrons à Paris. Ce ne sont pas des œuvres dures. Ce sont des œuvres qui invitent au dialogue. Nous leur rendons honneur, avec respect et bienveillance.

L'art réussit-il là où la diplomatie peine ?

Carrément ! J'ai invité tous les ambassadeurs. Certains ne sont pas forcément les bienvenus ailleurs, mais pour l'art, ils viennent. Beaucoup représentent des pays en conflit entre eux. À Paris, on ne parle pas de conflit. En France, on est libre.

Nous plaçons même côte à côte des galeries de pays en conflit, pour montrer que l'art et la culture permettent de dépasser tout cela.

Les institutions algériennes n'ont donc pas réagi ?

Aucune. À Paris, le centre culturel algérien a reçu nos informations comme tout le monde. J'ai téléphoné, j'ai adressé un courrier officiel au chargé d'affaires. Mon message est clair : je leur parle de la beauté de leur pays et de notre fierté de le représenter dans toute sa splendeur. J'attends une réponse. Je ne désespère pas.

Qui achète l'art du monde arabe à Paris aujourd'hui ?

Beaucoup de collectionneurs qui fréquentaient déjà les événements que j'organisais au Moyen-Orient. Et, de plus en plus, les institutions françaises et européennes.

L'an dernier, une galerie de Khartoum présentait le travail de Rashid Diab. Quatre institutions sont tombées en admiration. Cette année, la galerie revient avec une sélection d'artistes soudanais. On n'a pas l'habitude de les voir, et la qualité impressionne. Ils racontent le Soudan, la vie des populations, les déplacements. C'est d'une grande beauté.

Que représente pour Menart Fair son inscription dans la semaine de l'art parisienne ?

Nous étions auparavant en septembre. Mais nos collectionneurs étrangers nous disaient ne pas pouvoir venir deux fois, en septembre puis en octobre pour Art Basel Paris, qui est le grand fédérateur. Nous nous sommes donc calés sur ces dates.

Je suis une femme de dialogue. J'ai proposé à d'autres foires un VIP Pass commun. Avec celui de Menart, on peut visiter AKAA, Paris International, Modern Art Fair et une foire consacrée à la céramique. Toutes dirigées par des femmes, soit dit en passant. Nous sommes donc cinq foires, et les visiteurs découvrent gratuitement les autres.

Je veux aussi saluer l'accueil de la direction d'Art Basel Paris, qui permet à nos VIP venus du Moyen-Orient d'y être invités. C'est une belle marque de fidélité et d'encouragement.

Après Beyrouth, Bruxelles et Paris, quel modèle économique pour une foire de niche ?

Ne m'en parlez pas, c'est l'horreur ! Une petite foire n'est pas rentable. Les frais fixes sont les mêmes, que vous ayez dix galeries ou mille. Seul le nombre permet de les amortir.

En revanche, la foire ouvre d'autres portes. Je suis régulièrement invitée à donner des conférences. Et cette année, avec la Maison Boucheron, qui suit de très près l'art du Moyen-Orient, nous créons le prix Coup de cœur Boucheron. Il distinguera un artiste de la région MENA, que la maison accompagnera ensuite dans ses créations. Ce sont ces initiatives qui nous permettent de continuer… et de nous offrir quelques boîtes de chocolats.

Le Maghreb regarde-t-il vers le sud du Sahara ?

Lors de mes voyages au Maghreb, j'ai posé la question aux galeristes : vous sentez-vous maghrébins ou africains ? Ceux de ma génération et des générations précédentes répondent : maghrébins, évidemment. Les trentenaires, eux, disent : non, nous sommes africains.

Au fond, peu importe. C'est un continent. On appartient à des territoires, mais pourquoi enfermer les peuples dans des pays ou des régions ?

Pour moi, les pays de la région MENA forment une sorte de continent transversal, qui traverse plusieurs continents sur les mêmes latitudes. Une immense région, pleine de cultures différentes.

Verra-t-on un jour les artistes d'Afrique subsaharienne dialoguer avec ceux du Maghreb et du Machrek ?

J'adorerais. J'y ai pensé. Mais je ne connais pas assez l'art africain. Ce serait formidable de faire, au moins une fois, une grande exposition sur l'Afrique avec un grand A. Peut-être avec AKAA, la foire dédiée à l'Afrique, ou avec 1-54. Voir comment les artistes traitent leur territoire individuel au sein d'une même Afrique : il y aurait là quelque chose de génial à faire.

Dakar, Marrakech, Alger, Beyrouth : quelle capitale compte le plus pour ces scènes ?

Vous oubliez Singapour ! J'y ai organisé une foire en 2014 pour relier l'Est et l'Ouest. Mais j'ai vécu trente ans au Liban, alors je vous dirai Beyrouth.

Le Liban a une immense diaspora, en Afrique, au Brésil, au Canada, en France, jusqu'au Japon et en Chine. À Beyrouth, on savait à l'instant T ce qui se passait partout dans le monde.

C'est un pays entouré de guerres, qui reçoit des bombes sans avoir rien demandé. Il a été une terre d'accueil, et c'est aussi pour cela qu'il en paie le prix. La notion d'accueil mériterait peut-être d'être repensée. Mais c'est un pays qui ne cesse de se reconstruire, de se renouveler, de s'ouvrir au monde. Avec bienveillance, avec générosité, avec le pardon.

Et les Libanais adorent l'Afrique. À Paris, l'une des galeries les plus importantes, la galerie Imane Farès, rue Mazarine, est tenue par une femme d'origine africaine. Son travail est extraordinaire. Le Liban est tout petit chez lui, mais immense à l'international, et toujours respectueux de la culture de l'autre.

Dans dix ans, où sera le centre de gravité de l'art du monde arabe et africain : à Paris, dans le Golfe, sur le continent ou à Singapour ?

Paris a toujours été la capitale des arts. Art Basel l'a d'ailleurs choisie. Mais Art Basel a aussi choisi le Golfe, et les pays du Golfe ont énormément de moyens. Nous organisons d'ailleurs une conférence sur cette question : construire des musées, ou seulement des bâtiments ?

Car la culture ne s'achète pas, elle s'acquiert. Il faut travailler pour être cultivé, comme un élève qui veut de bonnes notes. Les étudiants du Golfe ont aujourd'hui accès à de grandes universités installées chez eux.

Nous, Occidentaux, avons la chance de baigner dans la culture dès l'enfance. Elle devient un réflexe, comme se laver les mains. Et elle passe par la mémoire : le tableau, le tapis, la porcelaine chez les grands-parents. La nouvelle génération du Golfe est en train de vivre cela.

Mais il y a aussi ce qui a précédé. En Afrique, votre rapport aux ancêtres est passionnant. Dans le Golfe, les Bédouins ont une culture extraordinaire. J'ai organisé il y a longtemps une exposition sur les traces laissées dans le sable du désert, aux origines de l'écriture. Pour les Bédouins, les sillons des insectes indiquaient où aller, où trouver du gibier. Chacun a sa lecture.

Il faut simplement que les Occidentaux cessent d'être bloqués et acceptent d'imaginer autrement. À Menart Fair, il faut venir vierge de toute idée reçue, le cœur ouvert. Des médiateurs donnent les clés. Il suffit de se laisser conduire à la découverte des artistes, des continents et du dialogue des cultures. (TransContinentsAfrica)

* Menart Fair, 7e édition, du 23 au 25 octobre 2026, Galerie Joseph-Turenne, Paris (3e).

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