31 octobre 2026. Pour la première fois, la Mauritanie réunit lors d’une rencontre nationale ses ressortissants établis à l’étranger. Ce Forum des mauritaniens de l’étranger est l’aboutissement de tournées de consultation menées dans 28 pays et sur quatre continents. L’ambition affichée par l’État dépasse l’écoute. Il s’agit de bâtir des cadres institutionnels durables et de mobiliser le capital économique, social et culturel de la diaspora. Le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a lui-même lancé un appel aux compétences mauritaniennes de l’étranger.
Parmi les voix qui s’élèvent, il y a celle de Cheikh Amadou Ba. Il partage ici son regard sur ce qui pourrait renforcer la diaspora comme partenaire du développement et un vecteur de paix, de la mise en place d’une Charte en passant par un Conseil consultatif, un “passeport des compétences” et des programmes pour la jeunesse.
TransContinentsAfrica : Quel message portez-vous à ce forum ?
Cheikh Amadou Ba : Une idée simple : le Mauritanien qui vit à l’étranger n’est pas éloigné de sa patrie, il en est l’ambassadeur là où il vit. Si nous savons en tirer parti, la diaspora cessera d’être un simple prolongement démographique de la Mauritanie pour devenir un réseau mondial au service du développement, de la diplomatie, du dialogue et de la paix.
Comment avez-vous reçu l’appel du président Ghazouani aux compétences de l’étranger ?
J’y ai été particulièrement sensible. Lorsqu’un responsable s’adresse à ses concitoyens dans un langage fondé sur la raison et invite les talents de la diaspora à construire l’avenir de leur pays, cela mérite d’être salué. Ce message traduit une conviction profonde : la Mauritanie a besoin de tous ses enfants, et l’expertise, le savoir et les compétences doivent occuper une place centrale dans son projet national.
S’agit-il d’un appel au retour ?
Pas seulement. C’est un appel à contribuer, où que l’on vive. Pour ma part, je suis convaincu par cette vision. Mais un tel appel ne vaut que s’il se traduit par une participation concrète. C’est tout l’enjeu de ce forum.
Pourquoi ce forum serait-il différent des précédentes initiatives ?
Parce que l’État a annoncé vouloir aller au-delà de l’écoute : construire des solutions institutionnelles durables et des cadres pour les communautés et les compétences. Des pas ont déjà été faits : réformes sur la nationalité et la représentation parlementaire, plateformes numériques, consultations menées dans 28 pays sur quatre continents. L’enjeu est désormais de les transformer en institutions et en mécanismes de suivi permanents.
Il vous est arrivé d’évoquer un “partenariat national mondial”. Qu’entendez-vous par cette formule ?
La richesse de la Mauritanie n’est pas seulement dans son sol, sa mer et ses minerais. Elle est aussi dans ses médecins, ingénieurs, chercheurs, juristes, chefs d’entreprise, intellectuels, jeunes et femmes établis à l’étranger. Ces personnes ne doivent pas rester des noms dans les registres consulaires. La plateforme nationale des communautés et des compétences, avec sa base de données et sa cartographie, peut servir de socle à ce réseau.
Vous proposez aussi une “diplomatie communautaire”. Comment cela peut-elle être concrètement menée sur le terrain ?
Nos compatriotes vivent en France, en Europe, en Amérique, en Afrique, au sein de sociétés multiculturelles et multiconfessionnelles. Je propose un programme national, “La Mauritanie, un pont pour le dialogue et la paix”. Celui-ci mobiliserait ces compétences pour le dialogue interculturel et interreligieux, la lutte contre les discours de haine, la promotion de la modération et de la coexistence, et des partenariats avec des institutions culturelles, religieuses, universitaires et civiles.
La religion comme instrument diplomatique, n’est-ce pas risqué ?
La Mauritanie a un héritage historique et scientifique dans les sciences religieuses, la langue arabe et la coexistence sociale. Ce capital peut être un pont et non un mur. Le message que nous pouvons adresser au monde, c’est que la religion peut conduire à la paix et non à la division. C’est l’une des facettes d’un soft power mauritanien.
Pourquoi la France et l’Europe ?
Parce que la communauté y vit au cœur de sociétés où se croisent plusieurs langues mais aussi plusieurs religions. C’est là que l’on peut passer de la revendication de meilleurs services à de véritables partenariats : entre universités, chefs d’entreprise, centres de recherche, institutions culturelles et religieuses, société civile. Je propose un Forum européen annuel des compétences mauritaniennes et du dialogue interculturel.
Quelle instance pour assurer la continuité ?
Ce forum ne doit pas s’arrêter le 31 octobre. Je propose un Conseil consultatif supérieur des Mauritaniens de l’étranger et des compétences, qui ne concurrence ni ne remplace les institutions de l’État. Il réunirait compétences, jeunes, femmes, entrepreneurs, intellectuels et représentants communautaires, avec six commissions : diplomatie et dialogue, économie et investissement, éducation et recherche, culture et identité, jeunesse et femmes, services consulaires.
Et la Charte que vous évoquez ?
Ce ne serait pas une loi, mais une charte éthique et institutionnelle fixant les principes de la relation entre l’État et la diaspora : citoyenneté, respect, non-exclusion, transparence, diversité, participation. Surtout, la représentation doit reposer sur la compétence et la capacité de travail, pas sur les rivalités personnelles.
Qu'en est-il du "passeport des compétences" ?
Pas d’un document juridique, mais d’un registre numérique attestant l’appartenance au réseau des compétences. L’État saurait où se trouvent ses médecins, ingénieurs, universitaires, chercheurs, experts en intelligence artificielle, et pourrait se demander comment mobiliser ces savoirs. La diaspora devient alors un capital de connaissances national.
Comment garder le lien avec les jeunes nés hors du pays ?
Il ne faut pas les voir seulement comme des « enfants de la communauté », mais comme des Mauritaniens qui relient deux cultures ou plus. Le programme « La génération des ponts » combinerait langue, culture, histoire, séjours en Mauritanie, formation, innovation, dialogue interculturel et bénévolat. Si cette génération aime et comprend la Mauritanie, nous aurons bâti un pont pour des décennies.
L’argent de la diaspora reste-t-il le levier principal ?
L’expatrié n’apporte pas seulement de l’argent, mais son intelligence, son expérience, ses relations et ses réseaux. Une heure de conseil d’un expert installé en Europe peut parfois valoir plus qu’un transfert de fonds. D’où le programme « Une heure pour la Mauritanie » : chaque expert consacrerait quelques heures par an à conseiller, former ou orienter un jeune ou une institution au pays.
Qu’attend la diaspora de l’État ?
Qu’on ne la sollicite pas seulement pour investir ou aider. Elle veut être entendue, respectée, voir ses démarches facilitées et se sentir considérée comme partenaire.
Où en sera la relation entre l’État et sa diaspora dans dix ans ?
Je souhaite une relation nouvelle : une patrie qui écoute et une communauté qui participe ; une patrie qui protège et une communauté qui contribue ; une patrie qui ouvre ses portes et des compétences qui reviennent avec leur savoir-faire. La Mauritanie, c’est aussi chaque Mauritanien qui porte son nom dans une université, un hôpital, une entreprise ou un quartier de Paris, Londres, Madrid ou New York. Que ce forum ouvre une ère de diplomatie populaire, culturelle, religieuse et de paix, sous une devise : "Les Mauritaniens dans le monde… des ponts vers la patrie et un message de paix". (TransContinentsAfrica)
