Paris, Carreau du Temple, jeudi 22 octobre au soir. Le vernissage d’AKAA (Also Known As Africa) s’ouvre sous une installation monumentale : Mother’s Heritage, du photographe sénégalais Gabriel Dia.
Ce sont des clichés imprimés sur toile suspendus sous la verrière. Ils rendent hommage aux vêtements traditionnels cousus par sa mère dans son atelier. Une mémoire intime devenue manifeste public.
Le parcours de l’artiste dit aussi quelque chose de l’époque. Ingénieur des Ponts et Chaussées, Gabriel Dia a passé quatorze ans chez EDF, dans le nucléaire, avant de se consacrer entièrement à la photographie argentique.
Trois jours plus tard, la 11e édition a refermé ses portes dans un contexte singulier. Le samedi 24 octobre, la foire est restée close pour des raisons de sécurité, en marge des mouvements sociaux qui ont agité la capitale.
Art Basel Paris, au Grand Palais, et Moderne Art Fair, place de la Concorde, ont choisi d’interrompre leur édition dès le vendredi. AKAA, elle, a rouvert le dimanche 25 octobre, en prolongeant ses horaires jusqu’à 20 heures.
Un détail de calendrier ? Pas tout à fait. Le signe d’un événement qui a appris, en dix ans, à tenir sa place.
Une décennie pour combler un vide
Lorsque l’entrepreneuse franco-américaine Victoria Mann lance AKAA, du 11 au 13 novembre 2016, le constat est sans appel : les artistes du continent restent à la marge des grandes foires internationales.
Elle imagine un rendez-vous dédié, exigeant mais accessible. Format resserré, entre 25 et 30 galeries pour la première édition. Une ligne revendiquée : la qualité de la programmation plutôt que la course aux mètres carrés.
Dix ans plus tard, AKAA se présente comme la première et principale foire d’art contemporain et de design centrée sur l’Afrique en France. Elle s’est inscrite durablement dans la Paris Art Week, en parallèle d’Art Basel Paris.
Depuis 2025, sa direction artistique est confiée à Sitor Senghor, ancien directeur de la galerie Orbis Pictus. L’édition 2026 est sa deuxième. La mission affichée ne varie pas : favoriser la visibilité, la circulation et la reconnaissance des artistes africains et afrodescendants à l’échelle mondiale.
Une géographie qui s’élargit
Cette année, une quarantaine d’exposants et plus de 80 artistes ont pris place sous la nef. Les galeries sont venues de Paris, Rome, Genève, Barcelone, Milan ou Lisbonne, mais aussi de Bangkok, Kampala, Harare, Mexico et New York.
Et la carte est éloquente. L’art contemporain africain ne circule plus seulement sur quelques axes historiques. Il s’inscrit dans des réseaux marchands qui couvrent désormais tous les continents.
Aussi, la foire assume-t-elle aussi une ouverture vers la Caraïbe. La galerie parisienne Olivier Waltman y a présenté la Cubaine Cristina Escobar et ses dessins Croisières, consacrés aux traversées des exilés, aux côtés de l’Ivoirien Ange Arthur Koua et du Béninois Stevens Dossou-Yovo. Ceysson & Bénétière exposait le Martiniquais Ernest Breleur.
Un partenariat avec le dispositif Micro-Folie a donné accès à un musée numérique autour de la collection Guadeloupe-Martinique-Guyane.
Le Maghreb n’a pas été absent. Chez Les Filles du Calvaire, la photographe franco-algérienne Maya Inès Touam, repérée aux Rencontres d’Arles, a assemblé dans de grandes natures mortes les symboles d’un Orient et d’un Occident qui se répondent.
Invitée pour la première fois, la galerie romaine Anna Marre a présenté la Sud-Africaine Turiya Magadlela, établie au Cap, qui travaille le collant comme matériau pour évoquer les luttes féministes.
Le bicentenaire de la photographie en miroir
Pour les 200 ans de la photographie, AKAA a inauguré un espace dédié, AKAA PHOTO. Une black box conçue pour montrer comment les photographes du continent et des diasporas fabriquent une mémoire visuelle : indépendances, métamorphoses urbaines, traditions réinventées, rêves de la jeunesse.
Les signatures réunies disent beaucoup du niveau atteint. Zanele Muholi, Omar Victor Diop, Delphine Diallo, Fabrice Monteiro chez Magnin-A. Et l’Ivoirien Paul Kodjo, disparu en 2021, dont le glamour des années 1970 a été montré cet été aux Rencontres d’Arles et l’est actuellement au Palais de Tokyo.
L’affiche de l’édition est revenue à la Camerounaise Angèle Etoundi Essamba, née à Douala en 1962 et installée à Amsterdam. Sa série Girl with an Amber Earring, présentée par la galerie Carole Kvasnevski, revisite La Jeune Fille à la perle de Vermeer : la jeune fille est noire, coiffée d’un turban de velours, une boucle d’ambre à l’oreille.
Chez Primo Marella, le Congolais Amani Bodo a repris la même icône, et s’est aussi attaqué à Courbet.
Il ne s’agit pas de citation. Il s’agit de déplacer le centre de gravité du regard. Passer d’une Afrique représentée par d’autres à une Afrique qui se représente elle-même, au cœur du canon occidental.
Ce mouvement prolonge le travail de la commissaire camerounaise Koyo Kouoh, disparue prématurément en 2025 alors qu’elle avait été nommée directrice artistique de la Biennale de Venise 2026. Son exposition When We See Us avait retracé un siècle de figuration panafricaine.
Le papier, porte d’entrée des primo-collectionneurs
Après la céramique en 2025, Sitor Senghor a mis cette année le papier à l’honneur avec un parcours intitulé Avec la mémoire des feuilles. Le directeur artistique y voit le lieu de « l’émotion immédiate et du geste libre ».
Le choix n’est pas seulement esthétique. Selon lui, l’œuvre sur papier, accessible et intime, constitue une porte d’entrée pour les primo-collectionneurs.
Les prix en témoignent d’ailleurs. La galerie PODA, basée à Sète, a proposé des mini-formats à partir de 59 euros, signés notamment Oumar Ly, Baudouin Mouanda, Fatoumata Diabaté ou Mabeye Deme. Dès la journée professionnelle, des pastilles rouges sont apparues sous les cartels des artistes les mieux identifiés.
C’est là l’un des apports discrets mais décisifs d’AKAA : élargir la base des acheteurs, installer des cotes, structurer un marché qui a longtemps oscillé entre confidentialité et emballement spéculatif.
Autre m arqueur de l’édition, une majorité d’artistes femmes a composé la sélection. Un choix qui a fait écho au travail d’Angèle Etoundi Essamba, dont l’œuvre s’attache depuis des décennies à déconstruire les stéréotypes attachés aux femmes africaines.
De la foire à la consécration institutionnelle
Sinon, il y a que le prestige se mesure aussi aux résonances. Plusieurs artistes présents au Carreau du Temple ont été exposés au même moment dans des institutions de premier plan.
Omar Victor Diop a figuré dans l’accrochage Expression(s) décoloniale(s) du Château des ducs de Bretagne, à Nantes. Le Malgache Joël Andrianomearisoa, représenté par Primo Marella, a été finaliste du prix Marcel Duchamp 2026. La Fondation Blachère, à Bonnieux, a présenté des pièces de ses collections dans le salon VIP.
À quelques rues, rue Charlot, Ellipse Art Projects a célébré ses cinq ans jusqu’au 31 octobre, toujours sous le regard de Sitor Senghor. Vingt-trois lauréats sont issus principalement d’Afrique de l’Ouest. Et le prix 2026 est revenu au Marocain Mohamed Radi, né à Taroudant en 1999, qui détourne le cuir de sa fonction artisanale.
Sur le stand d’ADA Impact Studio, la commissaire Julie Laure Abissègue est revenue de Rabat, où s’était tenu le 19 octobre un focus sur les créateurs béninois, avec l’association Arkane et le musée de Bank Al-Maghrib. L’axe Cotonou-Rabat-Paris, en somme.
Et dans un coin de la foire, la librairie Présence africaine a tenu boutique. Clin d’œil à une maison fondée en 1947 par Alioune Diop, lequel fut parmi les premières structures à affirmer, depuis Paris, que les cultures du continent avaient voix au chapitre universel.
Paris, passerelle plutôt que centre
Tout ça pour constater une dynamique qui semble irrésistible. Il y a dix ans, l’art africain à Paris restait souvent cantonné aux salles d’”arts premiers”. La décennie a tout bousculé : débat sur les restitutions, nomination d’une commissaire africaine à la tête de la Biennale de Venise, montée en puissance des foires et biennales de Dakar, Marrakech, Lagos ou du Cap.
Dans ce paysage, AKAA a joué le rôle d’une passerelle. Une forme de Teranga artistique. Celle-ci a su accueillir galeries, collectionneurs et artistes, sans jamais enfermer la création dans une identité figée.
Cela dit, l’enjeu des prochaines années est ailleurs. Il tient à la capacité des collectionneurs, des fondations et des musées d’Afrique, du Maghreb au Machrek et jusqu’au cap de Bonne-Espérance, à capter eux-mêmes la valeur de ce qui se crée sur le continent. Paris peut rester une vitrine. Elle n’a plus vocation à être le seul centre. (TransContinentsAfrica)
