Paris, rue de la Baume. Ce 28 octobre, l'ambassade d'Estonie a réuni le Bénin et la Mauritanie autour d'une question simple : comment bâtir un État numérique qui sert vraiment le citoyen ?

L'hôte avait le profil de l'emploi. Il y a trente ans, Tallinn pariait sur Internet. Aujourd'hui, 100 % de ses services publics sont en ligne et le pays revendique une licorne pour 100 000 habitants. “La taille du pays n'est pas importante, le marché est mondial”, a lancé l'ambassadeur Viljar Lubi. Chez lui, la déclaration fiscale se boucle en trois clics et le remboursement tombe en cinq jours ouvrables.
Le Bénin, élève devenu référence
Arcadius Tchokpodo a déroulé le parcours béninois. Lancée en mars 2020 avec cinq services, la plateforme nationale en compte plus de 210, digitalisés de bout en bout. Plus de 99 % de la population a une identité numérique, attribuée désormais dès la naissance. Avec Tallinn, le partenariat s'est noué au fil des visites présidentielles de 2016 et 2018.

Le socle : identité, plateforme d'échange de données, portail unique, certificat électronique, paiement. Mais 1 300 services ont été cartographiés. Objectif : tout dématérialiser en deux ans, mariage compris.
“Le décret ne change pas les habitudes”, prévient le responsable béninois, qui mise sur la conduite du changement et la transparence du traitement des dossiers.
La Mauritanie face à l'immensité
Plus d'un million de km² pour 5 millions d'habitants, un habitat dispersé hérité du nomadisme : à Nouakchott, le numérique relie administrés et administration. Mohamed Lemine Salihi revendique une quarantaine de services transactionnels, pour près de 900 visés. Un projet de loi va contraindre les administrations à suivre. Une autre loi imposera l'ouverture des données publiques, condition d'une IA fiable.

L'adoption, elle, est rapide. Depuis la loi de 2021 sur les portefeuilles électroniques, la bancarisation est passée d'environ 20 % à plus de 50 %. Le passeport s'obtient en cinq jours au lieu d'un mois. Une agence nationale de certification en cybersécurité a vu le jour en 2025.
Souveraineté : la donnée d'abord
Comment ne pas devenir otage de son fournisseur ? La question mérite d’être posée. Pour Ants Anupõld, de Cybernetica, présente dans une quarantaine de pays, tout se joue dans les contrats. Le Bénin a tenu deux ans sans contrat de maintenance, sans interruption de service. « La donnée béninoise reste au Bénin », insiste Arcadius Tchokpodo.
Sur l'IA, même vigilance. Faute de capacités de calcul locales, des agents publics confient des documents sensibles à des outils grand public. Au Bénin, aucune plateforme n'est livrée sans batterie de tests par le centre national de cybersécurité. Reste l'appel à des modèles hébergés sur place.
Coopérer pour peser
Henri Eli Monceau, de l'OIF, a rappelé l'asymétrie : selon la Cnuced, 93 % des 80 premières plateformes numériques sont américaines ou chinoises. Il préfère parler d'”autonomie stratégique” et annonce une IA francophone conçue à Dakar, à l'université Cheikh-Anta-Diop.
Rania Fakhoury, d'Expertise France, plaide pour la mutualisation des coûts au sein de Team Europe. Viljar Lubi conclut : partir du problème, non de la solution. Et fermer le guichet papier dès que le service en ligne fonctionne, sous peine de doubler les coûts.
Au-delà des trois pays, la rencontre signale un basculement. L'e-gouvernance n'est plus une vitrine technologique. Elle devient un enjeu de souveraineté, de finances publiques et d'inclusion, au moment où l'IA redistribue les cartes du pouvoir numérique. (TransContinentsAfrica)
