Indice Ibrahim 2026 : l'Afrique se développe, mais ses libertés reculent

CONTRASTE. En dix ans, la gouvernance africaine ne gagne que 0,8 point. Infrastructures, santé et éducation progressent ; sécurité, justice et libertés reculent. Une Afrique à deux vitesses, dans un monde qui se défait.

Indice Ibrahim 2026 : l'Afrique se développe, mais ses libertés reculent

Le chiffre tient presque de l'immobilité : 50,1 sur 100. C'est la note moyenne de gouvernance de l'Afrique en 2025, selon l'Indice Ibrahim de la gouvernance africaine (IIAG) 2026, rendu public ce samedi 31 octobre par la Fondation Mo Ibrahim. En 2016, elle était de 49,3.

Après avoir calé entre 2018 et 2021, la courbe est repartie, avant de plafonner entre 2024 et 2025. Sur la décennie, la gouvernance progresse dans 30 pays, qui abritent 49,6 % des Africains. Elle recule dans 23 autres et stagne dans un dernier.

Créé en 2007 avec la Harvard Kennedy School, l'indice couvre les 54 pays du continent, du Maghreb à l'Afrique australe. L'édition 2026 agrège 319 variables issues de 51 sources, réparties en 96 indicateurs, 16 sous-catégories et quatre grandes dimensions.

Un grand basculement constaté

La vraie information est ailleurs que dans la moyenne. Elle tient dans un croisement de courbes.

En 2016, les « fondements des opportunités économiques » étaient la dimension la plus faible de l'indice (47,4). Ils atteignent 51,1 en 2025 (+3,7), au deuxième rang, derrière le développement humain (53,2, +2,5).

Dans le même temps, la « sécurité et l'état de droit » glissent de 49,5 à 47,8, et la « participation, droits et inclusion » de 49,5 à 48,5. L'économie était 2,1 points sous la sécurité en 2016 ; elle la devance de 3,3 points en 2025.

Les chantiers qui avancent

Les infrastructures (+7,7) mènent la marche. Elles progressent dans 52 pays, portées par les communications mobiles et l'accès à l'énergie. Exceptions notables : le Nigeria, où la satisfaction à l'égard de l'électricité chute de près de 30 points, et la Gambie.

Suivent l'égalité femmes-hommes (+4,9), l'environnement durable (+4,0) et l'économie rurale (+3,7). Dans l'environnement des affaires, l'argent mobile et la bancarisation font la différence. La liberté syndicale, elle, perd près de 10 points.

Bonne nouvelle saluée par la Fondation : la capacité statistique bondit de 10 points. « Pas de prévision fiable sans données fiables », insiste sa directrice exécutive, Nathalie Delapalme. La lutte contre la corruption, après un creux entre 2018 et 2020, reprend des couleurs, en lien croissant avec les progrès économiques.

Le social est sous pression démographique

La santé s'améliore dans 40 pays (87 % de la population), tirée par l'accès à l'eau et à l'assainissement, qui progresse pour 90 % des Africains. L'éducation va mieux pour les trois quarts d'entre eux.

Mais l'offre ne suit pas la démographie. La facilité perçue d'accès aux soins perd 6 points, les ressources humaines de l'éducation plus de 2. Les maladies non transmissibles – diabète, cancers, affections cardiovasculaires – sont moins bien maîtrisées. Et la sécurité alimentaire se dégrade, freinant la protection sociale.

Les chantiers qui reculent

Le revers est massif. La sécurité et l'état de droit reculent dans 34 pays, qui abritent 78 % des Africains. La participation, les droits et l'inclusion dans 31 pays, soit 60 % de la population.

La participation perd 5 points en dix ans. Les indicateurs les plus dégradés dessinent un rétrécissement de l'espace civique : absence d'influence indue sur l'État (-9,7), espace de la société civile (-8,5), contre-pouvoirs institutionnels (-7,5), liberté d'expression (-7,2), liberté d'association (-6,7), liberté de la presse (-5,7).

L'état de droit se dégrade pour plus de 80 % des Africains, sous l'effet d'une forte perte d'impartialité de la justice. Seul indicateur en hausse : l'application de la loi, grâce… aux pays passés par un coup d'État. L'acceptation des différents groupes ethniques recule nettement ; l'inclusion des jeunes, elle, progresse.

Une éclaircie toutefois : la sécurité, en chute sur la décennie (-4,3), se stabilise depuis 2022, et 27 pays s'améliorent sur ce terrain. Les plus fortes dégradations touchent le Burkina Faso, le Soudan, le Cameroun et le Nigeria.

Il y a des gagnants, il y a des perdants

Les Seychelles (78,6), Maurice (75,0) et le Cabo Verde (70,3) dominent le classement, devant le Botswana et l'Afrique du Sud. Le Maroc entre dans le top 10 aux dépens de la Tunisie, à égalité avec le Sénégal (63,6), seul du peloton de tête en « amélioration croissante » avec le Kenya.

Les plus fortes progressions se lisent à tous les étages : Seychelles (+8,3), Gabon (+7,0), Gambie (+6,9), Maroc (+6,4), Angola (+6,1), Zambie (+5,1), Somalie (+5,0), Djibouti et Côte d'Ivoire.

À l'autre bout, le Burkina Faso (-6,9) et le Nigeria (-5,2) chutent le plus, devant le Soudan et la Tunisie. Sept des dix pays les plus dégradés ont connu au moins un coup d'État. Le Soudan du Sud (20,4), la Somalie et le Soudan ferment la marche.

Les géants sont à la peine

Plus inquiétant : la RD Congo, le Nigeria, l'Afrique du Sud et le Soudan, poids lourds démographiques et économiques, régressent. Le Nigeria, premier par la population, ralentit sa chute depuis 2021. L'Afrique du Sud, première par le PIB, reste dans le top 10 mais sur une pente de « détérioration croissante ».

La Fondation le reconnaît : quand les géants vacillent, c'est la moyenne pondérée par la population qui plonge.

Il y a les chiffres mais il y aussi le ressenti

Reste l'écart entre indice et vécu. Interrogée sur la Gambie, saluée par l'IIAG mais où les citoyens dénoncent vie chère et corruption, la Fondation rappelle que des indicateurs de perception figurent dans chaque dimension, et que plus de 90 % de ses indicateurs croisent plusieurs sources. Elle promet d'approfondir ce décalage dans les prochains mois.

Le développement sans la démocratie ?

Dans 25 pays abritant 46,9 % des Africains – Bénin, Burkina Faso, Égypte, Éthiopie, Ghana, Kenya, Mali, Niger… –, l'économie progresse (+4,4 points) malgré le recul de la sécurité et de l'état de droit. La tentation est grande d'y voir la preuve qu'on peut se développer sans libertés.

Les données disent l'inverse. Les 20 pays qui progressent sur les deux tableaux – Angola, Côte d'Ivoire, Gabon, Maroc, Rwanda, Sénégal, Togo… – affichent les meilleurs gains économiques (+5,2). Et, à cinq ans de l'échéance de 2030, la corrélation entre gouvernance et objectifs de développement durable est forte.

Autre fragilité : la mobilisation fiscale recule depuis 2016, tout comme l'état civil pour près de 40 % des Africains. Des États qui lèvent mal l'impôt et recensent mal leurs citoyens restent dépendants.

Un constat : le monde est en train de se défaire

Ces résultats tombent dans un contexte hostile. L'aide publique au développement se contracte, Washington a démantelé l'USAID, les droits de douane supplantent les règles, et le multilatéralisme vacille. Les valeurs démocratiques sont contestées jusque chez ceux qui les promouvaient.

Pour l'Afrique, le risque est double. Moins financée de l'extérieur, elle doit compter sur des recettes propres qui fléchissent. Moins regardée sur les droits, elle voit des pouvoirs s'affranchir des contre-pouvoirs, du Sahel au Maghreb.

L'indice Ibrahim dessine ainsi un continent qui construit ses routes mais rétrécit ses espaces de parole. Or, sans justice impartiale ni citoyens écoutés, la croissance reste réversible. Les trajectoires du Sénégal, du Maroc ou de la Côte d'Ivoire montrent qu'une autre voie existe : celle où progrès matériel et libertés avancent ensemble. (TransContinentsAfrica)

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