Masculinité : l’OCDE révèle le poids du “chef de famille” en Côte d’Ivoire et au Sénégal

ANALYSE. Pourvoyeur, décideur, tenu à distance des tâches domestiques : le Centre de développement de l’OCDE mesure pour la première fois les normes de masculinité et leur coût, pour les femmes comme pour les hommes.

Masculinité : l’OCDE révèle le poids du “chef de famille” en Côte d’Ivoire et au Sénégal

Le 30 juin 2026, à Abidjan, le ministère ivoirien de la Femme, de la Famille et de l’Enfant a lancé un rapport pas tout à fait comme les autres. Son titre : “Masculinité et égalité femmes-hommes : Perspectives de la Côte d’Ivoire et du Sénégal”. Son éditeur : le Centre de développement de l’OCDE.

Une semaine plus tard, le 6 juillet, ses conclusions étaient débattues à Paris, au siège de l’Organisation, en présence de son secrétaire général, Mathias Cormann, et de la directrice du Centre de développement, Ragnheiður Elín Árnadóttir.

Le sujet n’est pas anodin. Pour faire avancer l’égalité, l’OCDE a choisi cette fois de regarder du côté des hommes.

Une première mondiale née à Abidjan

Au cœur du dispositif, l’Enquête nationale sur la masculinité en Côte d’Ivoire (EMASCI). Conduite par l’Agence nationale de la statistique (ANStat) en septembre et octobre 2025, elle a couvert 1 530 ménages répartis dans les 33 régions du pays et huit zones linguistiques.

C’est la première fois que l’indice de masculinité conçu par l’OCDE est calculé à partir de données nationales représentatives.

L’exercice a été porté avec la Chaire UNESCO “Eau, Femmes et Pouvoir de Décisions”, que dirige Euphrasie Kouassi Yao, conseillère spéciale du Premier ministre chargée du genre.

L'Ivoirienne Euphrasie Kouassi Yao qui dirige la Chaire de l'Unesco a appelé à une appropriation plus large de ces données par la communauté internationale afin d’accélérer l’évolution des mentalités et de promouvoir des modèles sociaux plus équilibrés.
L'Ivoirienne Euphrasie Kouassi Yao qui dirige la Chaire de l'Unesco a appelé à une appropriation plus large de ces données par la communauté internationale afin d’accélérer l’évolution des mentalités et de promouvoir des modèles sociaux plus équilibrés.

Au Sénégal, la méthode diffère. Faute d’enquête quantitative dédiée, l’OCDE a mené des entretiens approfondis et un atelier participatif avec la Direction de l’Équité et de l’Égalité de Genre du ministère de la Famille.

Le rapport s’inscrit dans une filiation : celle de l’indice SIGI, qui mesure depuis plus de quinze ans les institutions sociales discriminatoires, et de l’étude “Man Enough ?” publiée en 2021.

Pourvoyeur, décideur, chef

Les chiffres ivoiriens dessinent un modèle d’une remarquable stabilité.

96 % des personnes interrogées estiment que le rôle premier de l’homme est d’assurer les besoins financiers du foyer. 84 % considèrent qu’il doit en être le principal décideur.

Plus de neuf répondants sur dix jugent qu’un homme incapable de nourrir sa famille vivrait cette situation dans le stress.

Car le statut de pourvoyeur, souligne le rapport, n’est pas seulement une attente sociale. C’est un marqueur de dignité – ce que le wolof nomme le jom.

L’indice de masculinité restrictive s’établit à 57 sur 100. Avec une fracture géographique nette : 65 dans le Nord, 53 à Abidjan et dans le Sud.

Le prix payé par les femmes

La traduction économique de ces normes est mesurable. En Côte d’Ivoire, 73 % des hommes occupent un emploi, contre 46 % des femmes.

L’écart de participation au marché du travail avoisine 15 points en Côte d’Ivoire. Il frôle les 30 points au Sénégal.

Mais l’essentiel se joue ailleurs. Selon l’OCDE, les normes restrictives pèsent moins sur l’accès au travail que sur l’autonomie : 79 % des décisions économiques du ménage restent prises par les hommes.

Le temps, lui, ne ment pas. Les Ivoiriennes consacrent 7,3 heures par jour aux tâches domestiques et de soin. Les hommes, 2,2 heures.

Au Sénégal, les acteurs interrogés décrivent un paradoxe : les femmes gardent souvent la main sur leurs revenus, précisément parce que ceux-ci sont considérés comme un simple « complément » au budget du foyer.

Quand la norme nourrit la violence

Le rapport établit un lien entre adhésion aux normes rigides et violences basées sur le genre.

En Côte d’Ivoire, environ 30 % des femmes et 20 % des hommes déclarent avoir subi des violences conjugales au moins une fois. Plus des deux tiers des victimes évoquent des incidents répétés.

Près de 30 % de la population juge ces violences justifiables dans certaines situations.

Au Sénégal, le refus de rapports sexuels apparaît comme la justification la plus acceptée de la violence masculine. En Côte d’Ivoire, ce motif figure au contraire parmi les moins cités.

Honte, pression sociale, tolérance : autant de facteurs qui étouffent le signalement et installent une forme d’impunité, malgré les cadres juridiques existants.

Les hommes aussi paient l’addition

L’OCDE insiste sur ce point : ces rôles figés ne pèsent pas que sur les femmes.

En Côte d’Ivoire, l’espérance de vie masculine s’établit à 61,4 ans, contre 66 ans pour les femmes. Le rapport y voit une cohérence avec les comportements de santé genrés, sans pouvoir établir de causalité directe.

Plus de 40 % des répondants, hommes et femmes confondus, estiment qu’un homme exerçant un métier dit “féminin” serait mal jugé.

Et certains pères qui s’occupent de leurs enfants le font… en cachette, pour échapper au regard des pairs.

Le malentendu, une porte ouverte

C’est sans doute l’enseignement le plus prometteur. Les Ivoiriens surestiment systématiquement le conservatisme des hommes et sous-estiment le progressisme des femmes.

Autrement dit, nombre d’hommes adhèrent davantage à l’égalité qu’ils n’osent l’afficher.

Au Sénégal, invités à revisiter la norme du « décideur » sous l’angle de la masculinité positive, les participants ont largement convenu qu’un homme responsable doit tenir compte de l’avis des femmes plutôt que trancher seul.

Le terrain n’est pas vierge. Depuis 2011, les « écoles des maris », soutenues par les Nations unies, mobilisent imams et notables pour promouvoir la santé maternelle et la planification familiale.

Des politiques publiques à l’épreuve

Côté ivoirien, la mesure s’inscrit dans la Politique nationale sur l’égalité, l’équité et le genre 2024-2030. Elle débouche sur une stratégie nationale de promotion de la masculinité positive 2026-2030.

Le rapport appelle à intégrer la question des masculinités dans les programmes de santé, d’éducation et de lutte contre les violences basées sur le genre. Et à mesurer régulièrement ces normes, pour suivre leur évolution.

Au-delà de l’Afrique de l’Ouest

L’intérêt du travail de l’OCDE dépasse les frontières ivoiriennes et sénégalaises. Il met en lumière un écart que l’on retrouve sur tout le continent, de l’Afrique subsaharienne au Maghreb et au Machrek : celui qui sépare l’égalité inscrite dans les textes de l’égalité vécue dans les foyers. Le Maroc l’a éprouvé avec sa Moudawana, réformée en 2004 puis remise en chantier en 2023. À l’heure où les économies africaines misent sur leur dividende démographique, la participation pleine des femmes n’est plus un supplément d’âme. C’est une condition de la croissance. Et la clé, suggère l’OCDE, se trouve aussi dans la manière dont les hommes conçoivent leur propre rôle. (TransContinentsAfrica)

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