Toute sa vie, Raila Odinga, qui vient de disparaître à 80 ans, a lutté contre l’autocratie à parti unique. Fils de Jaramogi Oginga Odinga, l’un des pères de l’indépendance du Kenya et ancien vice-président sous Jomo Kenyatta dans les années 1960, Raila Odinga a marqué de son empreinte plusieurs décennies de vie politique dans ce pays d’Afrique de l’Est.
Il s’est présenté cinq fois sans succès à la présidence. Pendant des décennies, il a été au cœur de la politique kényane, concluant des alliances avec d’anciens ennemis, servant comme Premier ministre pendant un mandat et inspirant une loyauté à vie à sa base dans l’ouest du Kenya et dans la capitale Nairobi.
La capacité d’Odinga à travailler avec ses rivaux lui a valu le surnom d’”Agwambo”, " le mystérieux" en langue luo. Ses partisans l’appelaient “Baba” c'est à dire “Père” en swahili. Ils ont refusé de lui tourner le dos même lorsqu’il était accusé d’exploiter les divisions ethniques à des fins politiques ou de conclure des accords avec ses opposants pour asseoir son pouvoir personnel.
De quoi expliquer l’hommage que lui a rendu le président Kényan William Ruto.
L’hommage du président William Ruto
Dans cette logique, il a décrété sept jours de deuil national en sa mémoire. Dans l'allocution prononcée peu après l’annonce du décès, survenu à la suite d’un arrêt cardiaque, le président William Ruto a salué “un homme dont la volonté, le leadership et la vision ont façonné notre pays”.
“Avec une foi inébranlable dans les valeurs de notre nation et le caractère de notre peuple, l’honorable Raila Odinga a mené le combat pour la démocratie et ouvert la voie à notre nouvel ordre constitutionnel”, a déclaré le chef de l’État. "Il a défendu des réformes qui ont donné naissance aux droits et aux libertés qui nous sont chers aujourd’hui, sa voix s’est exprimée au nom des opprimés. Sa conviction a inspiré des générations et sa vision a façonné le cours de notre histoire”, a déclaré Ruto. Et de décrire le défunt comme “un artisan de la paix qui a toujours mis les intérêts du pays avant tout” soulignant que “son optimisme, sa force et son humilité incarnaient l’esprit kényan”.
Candidat malheureux à cinq élections présidentielles, Odinga “croyait fermement que nos meilleurs jours étaient encore à venir… Il a suivi un chemin guidé par la conviction”, a poursuivi le président. “Il a porté les cicatrices de la lutte avec dignité, conscient que la liberté a un prix et que la vérité exige souvent des sacrifices”, a ajouté le président, saluant une vie "témoignage du pouvoir durable d’une vision fondée sur la démocratie, la justice et l’unité”.
Raila Odinga restera dans l’histoire comme “un patriote, un panafricaniste, un homme d’État de portée mondiale et un réformateur progressiste, défenseur des droits humains, de la démocratie, de l’État de droit et de l’égalité des chances", a encore souligné le président kényan.
Ruto, qui avait soutenu la candidature d’Odinga à la présidence de la Commission de l’Union africaine, a conclu en affirmant que son héritage continuerait d’inspirer les générations futures au Kenya, en Afrique et au-delà.
Voilà qui explique que dès l’annonce de la disparition de Raila Odinga, les hommages internationaux affluent également, dont celui du Premier ministre indien Narendra Modi. Celui-ci a salué en lui “un véritable homme d’État dont l’amitié sincère avec l’Inde restera à jamais gravée dans nos mémoires”.
"H.E. Raila Odinga était une figure imposante dans la vie politique du Kenya et un ardent défenseur de la démocratie, de la bonne gouvernance et du développement centré sur les personnes”, a déclaré le chef de la Commission de l’Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf qui a battu Odinga dans la course à la direction de la Commission cette année.
Le rappel d'une action politique dense
Pour revenir au Kenya, à l’annonce du décès de Raila Odinga, des centaines de partisans du bidonville de Kibera à Nairobi, dont beaucoup pleuraient et agitaient des brindilles pour conjurer les mauvais présages, se sont rendus en procession à la maison familiale d’Odinga, située dans le quartier huppé de Karen, dans la capitale. Des foules se sont également rassemblées dans la ville de Kisumu, au bord du lac, et dans la ville d’Eldoret, dans la vallée du Rift, où Odinga était populaire.
Il faut dire que son héritage en tant que militant de la démocratie au fil des ans a contribué à sceller deux des réformes les plus importantes du Kenya : la démocratie plurielle en 1991 et une nouvelle constitution en 2010.
Odinga a mené des manifestations après qu'un scrutin contesté en 2007 a plongé le Kenya dans sa plus grave violence politique depuis l'indépendance. Environ 1 300 personnes ont été tuées et des centaines de milliers ont été déplacées lors de combats entre la tribu Luo d'Odinga et celle des Kikuyus du président de l'époque, Mwai Kibaki, le groupe le plus important et le plus riche du pays. La violence a également suivi le vote de 2017. A ce moment, Odinga avait alors déclaré que “chaque communauté croit qu’elle n’est pas en sécurité si son homme n’est pas au sommet”.
La rivalité avec les Kenyatta et le passage par la case prison
A ce niveau, il convient de rappeler la lignée de Raila Odinga. Fils d’Oginga Odinga, premier vice-président du Kenya sous le chef de l’indépendance Jomo Kenyatta, il semble que la rivalité des pères se soit poursuivie avec leurs fils faisant donc de Uhuru Kenyatta son principal adversaire politique.
Malgré les vastes intérêts commerciaux de sa famille, Odinga a passé ses premières années en tant que meneur de gauche, nommant son fils Fidel en l’honneur du dirigeant communiste cubain Fidel Castro.
Odinga a été emprisonné pour la première fois en 1982 après une tentative de coup d’État contre le président de l’époque, Daniel arap Moi, dont le gouvernement a emprisonné, torturé et assassiné plusieurs opposants. Il a purgé un total de neuf ans de prison, dont six en isolement cellulaire. "La détention est une bonne école. Vous apprenez à réfléchir et à penser”, avait déclaré Raila Odinga en 2007. “Vous apprenez également la tolérance, à pardonner, en particulier à vos adversaires”.
Un parcours politique particulier
Odinga a obtenu son premier mandat de député en 1992 dans une circonscription qui comprend Kibera. il l'a gardé jusqu’en 2013 et son Hummer orange vif a souvent été assailli à chaque fois qu’il se rendait dans les ruelles boueuses du plus grand bidonville de Nairobi.
Il a perdu sa première tentative d'accession à la présidence en 1997 contre Daniel arap Moi. Quatre ans plus tard, Odinga a formé un gouvernement de coalition avec lui, une décision que certains ont considérée comme opportuniste mais qu’il a affirmé être pragmatique. “La démocratisation n’est pas comme un café instantané que vous préparez et buvez en même temps. C’est un processus”, avait-il déclaré à l’époque.
Ce choix s'est poursuivi, Odinga rompant et construisant des alliances avec ses rivaux au cours des deux décennies suivantes.
Il est devenu Premier ministre en 2008 au sein d’un gouvernement d’unité nationale dirigé par son ancien ennemi Kibaki, dans le cadre d’un accord visant à mettre fin à l’effusion de sang. Après les élections de 2017, il s’est réconcilié avec son adversaire, le président Uhuru Kenyatta dans ce que l’on appelle la “poignée de main”. Et en 2022, il a perdu l’élection présidentielle face à l’actuel président William Ruto. Il a d’ailleurs contesté le résultat même si celui-ci a été confirmé par la Cour suprême.
Sans se décourager, Odinga, alors âgé de près de quatre-vingts ans, a lancé des manifestations de rue contre le gouvernement, avant de conclure un pacte avec Ruto en 2024, suivant un scénario familier, mais laissant effectivement le Kenya sans opposition officielle. Du coup, la question posée est de savoir qui va en reprendre le flambeau ? (TransContinentsAfrica)
