Les hommages se sont succédé dès l'annonce de sa disparition, le dimanche 4 octobre 2026. Chef de l'État, Premier ministre, président de l'Assemblée nationale, anciens dirigeants, partis : le Sénégal politique a parlé d'une seule voix pour saluer Cheikh Hamidou Kane. Le président Bassirou Diomaye Faye a mis en avant ce que l'écrivain a su formuler mieux que quiconque : la tension entre l'ouverture au monde et la préservation de soi. Une question que l'on aurait tort de ranger au rayon des souvenirs littéraires.
Car au-delà de l'émotion, une interrogation demeure. Pourquoi un roman publié en 1961, l'année où tant de jeunes États africains apprenaient à marcher seuls, continue-t-il de décrire avec autant de justesse le continent de 2026 ?
C’est que l’homme de lettres qu’a été Cheikh Hamidou Kane a pensé l'Afrique de l'intérieur de ses institutions, là où les choix de modernisation se transforment en budgets, en écoles et en plans de développement.
Le dilemme des Diallobé
Pour rappel, L'Aventure ambiguë raconte le destin de Samba Diallo, fils d'une lignée noble du pays des Diallobé, arraché à l'enseignement exigeant de son maître coranique pour être confié à “l'école nouvelle”. La décision revient à la Grande Royale, figure d'autorité lucide. Les Diallobé ont été vaincus par plus fort qu'eux ; il faut donc aller apprendre chez le vainqueur “l'art de vaincre sans avoir raison”.
Tout le drame est là. Pour survivre, il faut emprunter. Mais ce que l'on apprend risque d'effacer ce que l'on est. Samba Diallo, parti en France, finit suspendu entre deux mondes, sans pouvoir pleinement entrer dans aucun. Le roman ne tranche pas. Il ne célèbre ni le repli sur la tradition ni l'assimilation. Il pose une question qui engage toute une société : que garde-t-on, que prend-on, et à quel prix ?
Un regard qui dépasse le Sénégal
Cette interrogation n'est pas propre au Fouta. Elle traverse tout le continent, du Sahel au Maghreb, du golfe de Guinée au Machrek.
En Égypte, Taha Hussein publiait dès 1938 “L'Avenir de la culture en Égypte”, plaidoyer pour un ancrage méditerranéen assumé. En Algérie, Malek Bennabi forgeait en 1949 le concept de “colonisabilité”, invitant à regarder les fragilités internes qui avaient rendu la domination possible.
Cheikh Hamidou Kane s'inscrit dans cette lignée de penseurs qui ont refusé les réponses simples. Comme Joseph Ki-Zerbo plus tard, rappelant qu'on ne développe pas un peuple mais qu'un peuple se développe, il place le centre de gravité à l'intérieur.
Pourquoi la question revient aujourd'hui
Soixante-cinq ans après la parution du roman, le continent n'a jamais autant débattu de souveraineté. Souveraineté monétaire, autour de l'avenir du franc CFA. Souveraineté politique, avec la redéfinition des alliances au Sahel. Souveraineté alimentaire, énergétique, sanitaire, numérique aussi.
L'extérieur, lui, a changé de visage. Il n'est plus seulement européen. La Chine, la Turquie, les monarchies du Golfe, la Russie, l'Inde ou le Brésil multiplient les offres de partenariat. Le choix des partenaires s'est élargi. Mais la leçon de Cheikh Hamidou Kane reste entière : changer d'interlocuteur ne règle rien si l'on ne sait pas ce que l'on veut apprendre, ni ce que l'on refuse de perdre. La dépendance peut changer de drapeau sans changer de nature.
La question de l'école, au cœur du roman, demeure elle aussi brûlante. Langues d'enseignement, place des langues nationales, contenus des programmes, fuite des cerveaux formés à grands frais : l'école nouvelle continue de former des Samba Diallo.
La révolution numérique ajoute une couche inédite. Les outils d'intelligence artificielle qui s'imposent aux jeunes Africains sont, pour l'essentiel, conçus ailleurs, nourris de données et de valeurs venues d'ailleurs. L'art de vaincre sans avoir raison a désormais des algorithmes.
À ce niveau, un symbole ne nous paraît pas anodin : l'Université virtuelle du Sénégal a été rebaptisée Université numérique Cheikh Hamidou Kane. Comme si l'on avait compris que le défi de demain portait son nom.
Se reconstruire de l'intérieur
Sinon, le message de l'écrivain n'a jamais été un appel à la fermeture. Le Sénégal de la Teranga sait accueillir. La question est de savoir accueillir sans se dissoudre, emprunter sans s'aliéner.
Se reconstruire de l'intérieur, chez Cheikh Hamidou Kane, c'est d'abord retrouver une confiance en ses propres ressources spirituelles, culturelles et intellectuelles. C'est ensuite les mettre en dialogue avec le savoir technique du monde, plutôt que de les sacrifier sur son autel. Dans “Les Gardiens du temple”, publié en 1995, l'auteur prolongeait cette réflexion en interrogeant la gouvernance des États indépendants et la place des cultures africaines dans la construction nationale. L'aventure n'était plus seulement individuelle ; elle devenait collective.
Une œuvre-boussole
Distingué dès 1962 par le Grand prix littéraire d'Afrique noire, puis honoré en 2019, hors compétition, par le Grand Prix des Mécènes pour l'ensemble de son œuvre, Cheikh Hamidou Kane laisse peu de livres. Mais rarement une œuvre aussi brève aura autant pesé.
Sa disparition intervient à un moment où l'Afrique, de Dakar au Caire, de Casablanca à Kinshasa, cherche à redéfinir sa place dans un monde devenu multipolaire. Les rapports de force se redessinent, les partenaires se bousculent, les jeunesses s'impatientent.
Dans ce contexte, relire L'Aventure ambiguë n'est pas un exercice de nostalgie. C'est un exercice de stratégie. Car la question que posait la Grande Royale en 1961 reste celle de tous les gouvernants africains d'aujourd'hui : comment apprendre du monde sans s'y perdre, et comment, enfin, cesser de vaincre sans avoir raison pour commencer à avoir raison sans avoir à vaincre. (TransContinentsAfrica)
