Québec 2026 : la diversité africaine à l'Assemblée nationale, entre percée et reflux

ANALYSE. Pour les élus issus des Afriques, le bilan est contrasté. On note une percée avec le Gabonais Dieudonné Ella Oyono mais il y a des départs qui pèsent dans une élection marquée par le raz-de-marée du Parti québécois.

Québec 2026 : la diversité africaine à l'Assemblée nationale, entre percée et reflux

Le Québec a changé de visage politique le 5 octobre 2026. Après huit ans de règne de la Coalition avenir Québec (CAQ), le Parti québécois (PQ) de Paul St-Pierre Plamondon formera un gouvernement minoritaire avec 59 sièges sur 127 et 28 % des voix. Le Parti libéral du Québec (PLQ) devient l'opposition officielle avec 40 députés. Le Parti conservateur d'Éric Duhaime fait une entrée historique avec 19 élus. Québec solidaire (QS) en conserve 9. La Coalition Avenir Québec (CAQ), elle, est rayée de la carte.

Seuls 28 sortants retrouvent leur siège. Ce sont donc 99 nouveaux visages qui entrent à l'Assemblée du Québec. Une recomposition d'une telle ampleur pose une question simple : qu'en est-il des élus issus de la diversité, et singulièrement de ceux venus des Afriques, du Maghreb et du Machrek ?

Un point de départ fragile

Le socle était mince. Au début de la décennie, l'Assemblée nationale comptait environ 8 % de députés issus des minorités visibles, soit une dizaine d'élus, alors que ces minorités représentaient 13 % de la population. C'était pourtant un progrès : en 2014, on n'en recensait que 4 sur 125.

La parité femmes-hommes, elle, résiste. La nouvelle Assemblée compte 57 femmes, soit 44,9 % des sièges, un niveau quasi identique à celui de 2022. Sur la diversité d'origine, en revanche, aucun décompte officiel n'a encore été publié.

Les Plaines, laboratoire inattendu

La scène la plus parlante s'est jouée loin de Montréal, dans Les Plaines, circonscription des Laurentides et de Lanaudière. Trois des principaux partis y avaient investi des candidats issus de l'immigration.

La CAQ y présentait Fatou Diop, entrepreneure engagée dans le milieu communautaire. Le PLQ avait choisi Agathe Owona, travailleuse sociale spécialisée en santé mentale, originaire du Cameroun. Le PQ alignait Dieudonné Ella Oyono, né au Gabon.

C'est ce dernier qui l'emporte. Il recueille 12 983 voix, soit 39 % des suffrages, avec près de 6 000 voix d'avance sur le conservateur Habib Diarra (7 022 voix).

Ella Oyono, une conquête au long cours

Le parcours du nouveau député n'a rien d'un coup d'éclat. Diplômé en sciences économiques de l'Université Omar-Bongo de Libreville, il arrive au Québec en 2001, à 27 ans, pour un doctorat à l'UQAM. Son premier vol vers Montréal, détourné par la fermeture de l'espace aérien après le 11 septembre, doit d'abord rebrousser chemin vers Paris.

Il enseigne ensuite à l'UQAM, rejoint le ministère québécois de l'Agriculture, puis celui de l'Économie. En 2016, il entre à la Ville de Montréal, dont il devient en février 2025 directeur du Service du développement économique.

Militant péquiste depuis 2012, il échoue une première fois en 2018 dans Saint-Henri–Sainte-Anne. En novembre 2019, il est porté à la présidence du Parti québécois, qu'il occupe jusqu'en 2021. Huit ans après sa première défaite, il entre à l'Assemblée.

Il n'a jamais fait mystère de ses racines : « Je suis originaire du Gabon. Ça fait 25 ans que je vis au Québec », résumait-il à quelques jours du scrutin.

Le paradoxe souverainiste

Son élection sous la bannière péquiste n'est pas anodine. Le PQ a fait campagne sur une réduction de l'immigration permanente à 35 000 personnes par an, contre 45 000 actuellement, et sur la division par deux de l'immigration temporaire.

Que l'un des visages africains les plus en vue de la nouvelle législature siège dans les rangs du parti le plus restrictif sur l'immigration dit beaucoup de la complexité du nationalisme québécois. Ella Oyono l'avait formulé dès 2019 : le projet souverainiste devait, selon lui, parler aussi aux Québécois « arrivés hier ».

Le reflux des figures sortantes

La percée de Les Plaines ne doit pas masquer les pertes. Plusieurs élus issus de l'immigration africaine ou arabe avaient renoncé avant même le scrutin.

Lionel Carmant, d'origine haïtienne, ancien ministre caquiste responsable des Services sociaux, a quitté la vie politique. Haroun Bouazzi, député solidaire de Maurice-Richard né en Tunisie, ne s'est pas représenté. La libérale Marwah Rizqy, d'origine marocaine, avait annoncé son départ dès 2024. La caquiste Alice Abou-Khalil, née au Liban, a fait de même.

L'effondrement de la CAQ a fait le reste. Tous ses candidats issus de la diversité ont été battus, à commencer par Fatou Diop dans Les Plaines. Même sort pour la conservatrice Nare Stepanyan, 18 ans, issue de l'immigration, dans Mille-Îles, circonscription lavalloise tombée aux libéraux.

Les bastions libéraux et solidaires

Sur l'île de Montréal, le PLQ remporte 19 sièges, QS en garde 6 et le PQ 2. Laval est redevenue entièrement libérale. C'est dans ces zones que se concentrent historiquement les élus issus de la diversité.

Plusieurs sortants y sollicitaient un nouveau mandat sous les couleurs libérales, dont Frantz Benjamin, d'origine haïtienne, dans Viau, et Madwa-Nika Cadet, dans Bourassa-Sauvé, ancienne porte-parole de l'opposition pour la lutte contre le racisme.

Chez Québec solidaire, Ruba Ghazal, née au Liban dans une famille palestinienne, conserve Mercier. Co-porte-parole de sa formation, elle reste l'une des voix les plus constantes en faveur d'une Assemblée plus représentative.

Une campagne sous tension

Le climat n'a pas facilité les candidatures issues des minorités. À quelques semaines du vote, Québec solidaire dénonçait une vague de haine en ligne d'une ampleur jugée exceptionnelle contre ses candidats issus de la diversité sexuelle et de genre. Plusieurs partis ont reconnu le phénomène et mis en place des dispositifs de soutien.

La diaspora africaine s'est néanmoins organisée pour être entendue. Le journaliste Cyrille Ekwalla a consacré une série d'entretiens, « Destination Québec 2026 », aux candidats néo-québécois de tous les partis.

Au-delà du Salon bleu

Le scrutin du 5 octobre confirme une tendance déjà observée ailleurs dans l'espace francophone : la diversité progresse moins par des politiques volontaristes que par l'enracinement patient d'individus dans les appareils partisans. Le parcours d'Ella Oyono, de Libreville à l'Hôtel du Parlement en vingt-cinq ans, en est l'illustration.

Mais ce progrès reste réversible. Les vagues électorales qui balaient un parti emportent aussi ses élus issus des minorités. Avec un gouvernement minoritaire, un possible référendum à l'horizon et un débat migratoire durci, la place des Québécois venus des Afriques se jouera autant dans les politiques adoptées que dans le nombre de sièges. Et l'Afrique francophone compte désormais, au cœur du pouvoir québécois, un interlocuteur de plus. (TransContinentsAfrica)

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