Il dit non. Les sondages disent oui. Publiée le 4 octobre 2026, une enquête News24/SABI place Patrice Motsepe dans une position singulière : il est la seule personnalité testée à recueillir davantage d’opinions favorables que défavorables. Cyril Ramaphosa et Geordin Hill-Lewis, le chef de l’Alliance démocratique (DA), suivent, mais avec un solde négatif.
Plus significatif encore : parmi les électeurs qui déclarent voter pour le Congrès national africain (ANC), le milliardaire arrive en tête des préférences pour la présidence du parti. Et ce n’est pas une première. Dès le début de l’année, la Social Research Foundation le donnait cinq points devant le vice-président Paul Mashatile auprès de l’électorat général. Un sondage de juillet confirmait la tendance.
Un profil hors norme
À 64 ans, Patrice Motsepe cumule les casquettes. Fondateur et président exécutif d’African Rainbow Minerals, il est l’une des premières fortunes noires du continent.
Propriétaire des Mamelodi Sundowns, il préside la Confédération africaine de football (CAF) depuis 2021. Son mandat court jusqu’en 2029.. Il est aussi le beau-frère du chef de l’État : Cyril Ramaphosa a épousé sa sœur, Tshepo Motsepe. Un lien familial qui lui ouvre les portes du pouvoir autant qu’il expose à l’accusation de dynastie.
Surtout, il n’est pas un apparatchik. Il n’a jamais gravi les échelons des branches, des régions et des provinces qui font et défont les dirigeants de l’ANC. C’est sa force dans l’opinion. C’est sa faiblesse dans le parti.
PM27, une campagne qui ne dit pas son nom
L’affaire prend corps en décembre 2025. Lors du Conseil général national de l’ANC, auquel Motsepe assiste, des délégués arborent des T-shirts frappés du sigle "PM27", pour "Patrice Motsepe, président de l’ANC en 2027".
Au début de 2026, l’opération devient visible : t-shirts imprimés par milliers à Johannesburg, slogan "PM27 Savumelana" , "Mettons-nous d’accord", en zoulou. Puis, il y a un site internet dédié qui présente l’homme d’affaires comme le leader le plus crédible et le plus rassembleur pour conduire le parti et le pays.
La riposte de Luthuli House est immédiate. Le 2 mars 2026, le Comité exécutif national (NEC) interdit toute campagne de leadership avant la conférence de décembre 2027 et menace de sanctions disciplinaires ceux qui passeraient outre. Les campagnes parallèles sont jugées "diviseuses".
Les promoteurs de PM27 ont depuis ajusté leur calendrier. Priorité affichée aux élections locales ; la mobilisation formelle ne commencerait qu’à l’ouverture officielle du processus de nomination.
Le refus et ses nuances
Patrice Motsepe, lui, ne varie pas. En octobre 2025, il expliquait à la SABC que diriger un pays comme l’Afrique du Sud était une vocation qu’il n’était pas prêt à embrasser.
Plus récemment, à Johannesburg, il a balayé les spéculations : « L’Afrique du Sud n’a pas besoin que j’entre en politique », estimant que le pays ne manquait pas de dirigeants compétents. Il a, dans la même foulée, écarté toute ambition à la tête de la FIFA.
Mais en politique sud-africaine, le refus préalable est presque un rite. Les règles de l’ANC proscrivent la candidature déclarée avant l’ouverture des nominations. Ses soutiens le savent et parient qu’il lèvera la main « au bon moment ».
Un ANC en quête de bouée
Le contexte explique l’engouement. En mai 2024, l’ANC est tombé à environ 40 % des voix, perdant pour la première fois depuis 1994 sa majorité absolue et se voyant contraint à un gouvernement d’unité nationale avec la DA.
Puis est venu le retour de Phala Phala. En mai 2026, la Cour constitutionnelle a jugé illégal le rejet par le Parlement, en 2022, du rapport de la commission indépendante sur le vol de 580 000 dollars dissimulés dans un canapé de la ferme présidentielle. Une commission de destitution, présidée par Makashule Gana, a été mise en place. Cyril Ramaphosa refuse de démissionner et conteste le rapport en justice.
Dans ce paysage, plusieurs analystes lisent l’option Motsepe moins comme un projet idéologique que comme une quête de réassurance. Un candidat d’unité, financièrement indépendant, doté d’une visibilité internationale, capable de parler aux marchés comme aux townships.
Le sondeur Frans Cronje va plus loin : selon lui, les chiffres de Motsepe sont si solides que l’ANC commettrait un suicide politique en choisissant quelqu’un d’autre.
Les obstacles de la machine
D’autres tempèrent. L’analyste Neethling rappelle que la popularité dans l’opinion ne se convertit pas automatiquement en voix de délégués. Remporter la présidence reste, à ses yeux, un pari lointain, compte tenu des équilibres internes.
Les concurrents ne manquent pas. Paul Mashatile, vice-président de la République et du parti, dispose de réseaux solides. Fikile Mbalula, secrétaire général, domine certaines enquêtes menées auprès des seuls électeurs de l’ANC.
Et la fortune de Motsepe peut devenir une cible. Ses adversaires pourraient le dépeindre comme le produit de la politique de Black Economic Empowerment et de ses rentes.
Le 4 novembre, premier juge de paix
Prochaine étape : les élections municipales du 4 novembre 2026. Un nouveau recul de l’ANC, notamment dans les grandes métropoles, renforcerait mécaniquement l’argument de la rupture.
À l’inverse, une résistance honorable pourrait conforter les barons en place et réduire l’appétit pour un outsider.
Viendra ensuite la conférence nationale de décembre 2027. Celui ou celle qui en sortira président de l’ANC sera, en principe, le candidat du parti à la présidentielle de 2029, au terme du second et dernier mandat de Cyril Ramaphosa.
Au-delà de Pretoria
L’hypothèse Motsepe dit quelque chose de plus large. En 2017 déjà, l’ANC s’était tourné vers un homme d’affaires, Cyril Ramaphosa, pour se relever des années Zuma. Le parti de Mandela semble à nouveau chercher son salut hors de ses propres rangs militants.
Le phénomène dépasse l’Afrique du Sud. En Afrique australe, les mouvements de libération et partis dominants installés depuis les indépendances voient leur légitimité historique s’éroder : le Botswana a connu l’alternance en 2024, le Mozambique une contestation post-électorale sans précédent. Partout, la mémoire de la lutte ne suffit plus à remplir les urnes.
Reste à savoir si un patron du football et des mines, aussi populaire soit-il, peut réparer ce qu’une génération de dirigeants a usé. Pour l’instant, Patrice Motsepe se tient sur la ligne de départ, immobile. Le coup de pistolet n’a pas encore retenti. (TransContinentsAfrica)
