C'est un aveu rare pour un responsable de santé publique. Le 4 août à Bunia, chef-lieu de l'Ituri, Jean Kaseya a posé une question simple à ses propres équipes : qu'est-ce que l'on ne fait pas bien ? La réponse tient dans un chiffre. "On a plus de 60 % des décès qui viennent de la communauté", a reconnu alors le directeur général des Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC). Autrement dit, la majorité des malades meurent chez eux, loin des centres de traitement, sans avoir jamais été identifiés comme cas contacts.
Quelques jours plus tôt, il relevait déjà qu'en Ituri plus de 80 % des nouveaux cas n'étaient rattachés à aucun contact connu. Une épidémie qui avance dans l'angle mort de la riposte.
Une flambée hors normes
Déclarée le 15 mai 2026, cette 17e épidémie d'Ebola en RDC depuis 1976 est due à la souche Bundibugyo, pour laquelle il n'existait au départ ni vaccin ni traitement homologué. Au 19 septembre, le pays comptait 7 672 cas confirmés et 3 699 décès. L'Ituri concentre à lui seul 5 913 cas et 2 703 morts, dans 28 de ses 36 zones de santé.
Le Nord-Kivu, le Haut-Uélé, la Tshopo, le Sud-Kivu, le Bas-Uélé et le Sud-Ubangi sont également touchés. Le précédent record, celui de 2018-2020 dans l'Est, avait fait 2 299 morts. Il est largement dépassé. L'OMS la classe déjà comme la deuxième plus grande épidémie d'Ebola jamais enregistrée, derrière celle d'Afrique de l'Ouest (2014-2016) et ses plus de 28 600 personnes infectées.
Le suivi des contacts plafonne autour de 80 %. Les épidémiologistes estiment qu'il faut atteindre 95 % pour casser durablement les chaînes de transmission.
Le tournant de Bunia
La mission conjointe des 4 et 5 août, menée avec Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l'OMS, et Mohamed Janabi, directeur régional de l'OMS pour l'Afrique, a acté un changement de doctrine. Kampala, Bunia, Kinshasa : à chaque étape, les délégations ont rencontré autorités, soignants et responsables communautaires.
Le constat ougandais a pesé lourd. L'Ouganda a stoppé la transmission locale grâce à une détection rapide, un suivi serré des contacts et une forte mobilisation des communautés. Bilan : 20 cas confirmés, 2 décès. Dans la foulée, Jean Kaseya l'a dit sans détour à la Deutsche Welle : la stratégie est recentrée sur les communautés, en allant davantage vers les villages, car c'est là que se joue désormais l'essentiel de la bataille.
Sa formule résume la nouvelle ligne : « C'est des communautés que viendra l'arrêt de cette épidémie ».
Qui sont ces voix de confiance ?
Africa CDC et l'OMS les ont nommément désignés : les leaders religieux, les autorités traditionnelles, les responsables d'associations de femmes et les leaders de jeunes. Leur rôle ? Bâtir la confiance, contrer les rumeurs, répondre aux craintes et faire en sorte que les mesures sanitaires collent aux réalités locales.
Les deux institutions appellent à passer par ces relais à chaque étape de la riposte : surveillance, orientation des malades, prise en charge, mais aussi enterrements sécurisés et dignes. Ce dernier point est décisif. Les rites funéraires, où l'on lave et touche le défunt, restent l'un des principaux vecteurs du virus. Aucune équipe venue de l'extérieur ne peut les modifier sans l'aval de ceux qui ont autorité sur la communauté.
Un message porté par un chef coutumier sous l'arbre à palabres, un imam au prêche du vendredi ou un pasteur au culte dominical passe là où le camion siglé d'une ONG suscite la méfiance.
Une méfiance enracinée
Car le terrain est miné. L'est de la RDC cumule conflits armés, déplacements massifs de populations et crise humanitaire chronique. En Ituri, un centre de traitement a été attaqué et détruit. Africa CDC a réagi en réaffirmant que la communication des risques et l'engagement communautaire restent un pilier stratégique de la riposte.
Jean Kaseya y a ajouté une consigne de méthode : "Nous devons aborder les communautés avec humilité, respect et solidarité". Écoute sociale, gestion des rumeurs, analyse des comportements : l'agence panafricaine dit intensifier ses appuis en ce sens auprès des autorités congolaises.
Même ligne chez le professeur Jean-Jacques Muyembe, codécouvreur du virus en 1976 et directeur général de l'INRB, qui rappelle que l'engagement communautaire a fait ses preuves lors des ripostes récentes.
La question des moyens
Reste l'équation financière. Fin mai, Africa CDC chiffrait son plan de réponse continental à 319 millions de dollars, alors que les promesses de financement venaient de chuter d'environ 500 à 290 millions.
Mobiliser des leaders communautaires n'a rien de gratuit : il faut former, rémunérer les relais, assurer leur sécurité. Le paiement des agents de santé de terrain demeure d'ailleurs un sujet de tension récurrent en Ituri.
Une leçon pour l'ensemble du continent
L'appel de Jean Kaseya dépasse la seule RDC. En Afrique de l'Ouest, la courbe d'Ebola n'avait commencé à s'infléchir qu'au moment où imams, prêtres et chefs traditionnels avaient été associés à la riposte en Guinée, en Sierra Leone et au Liberia.
Pour le médecin congolais, épidémiologiste formé à la santé communautaire, l'enjeu rejoint celui de la souveraineté sanitaire qu'il défend depuis sa nomination en 2023 : une Afrique qui gère ses crises avec ses propres ressorts sociaux, et pas seulement avec des protocoles importés.
Au fond, la leçon est ancienne et toujours réapprise dans la douleur : face à un virus qui circule par les gestes du quotidien, la première ligne de défense n'est pas le laboratoire, mais la parole de ceux que l'on écoute. (TransContinentsAfrica)
