Navi Pillay, Nobel de la paix 2026 : de l’apartheid à Nuremberg

PARCOURS. La juriste sud-africaine de 85 ans originaire de Durban, ex-haute-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, reçoit le 125e Nobel de la paix. Un signal fort pour une justice internationale assiégée.

Navi Pillay, Nobel de la paix 2026 : de l’apartheid à Nuremberg

Elle a d'abord cru à une plaisanterie. “Est-ce un poisson d'avril ?”, a lancé Navi Pillay, vendredi 9 octobre, en apprenant la nouvelle. Le comité Nobel norvégien n'avait pas réussi à la joindre avant l'annonce. Au téléphone avec le directeur de l'Institut Nobel, elle a insisté : elle ne le croirait, a-t-elle dit, qu'en l'entendant de sa bouche à lui.

C'est pourtant bien elle, Navanethem “Navi” Pillay, 85 ans, qui a reçu le prix Nobel de la paix 2026. Le 125e de l'histoire. Récompensée, selon le comité, pour son action en faveur de la paix et du droit international.

Nuremberg, un symbole qui ne doit rien au hasard

Le lieu où elle a reçu la nouvelle a valeur de manifeste. Navi Pillay se trouvait dans la salle d'audience historique de Nuremberg, en Allemagne, là où furent jugés les dirigeants nazis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

”Peut-être était-il écrit que je sois dans cette salle historique au moment de l'annonce”, a-t-elle confié, avant de dédier sa distinction « à tous les survivants de crimes internationaux ».

Présente à ses côtés, la secrétaire générale d'Amnesty International, Agnès Callamard, a résumé l'instant : impossible, selon elle, d'imaginer symbole plus fort pour ce Nobel. Sous les applaudissements, la juriste a eu ce trait d'humour : “Si vous applaudissez encore un peu, je partagerai peut-être ce prix avec Trump”.

“Les juges gardent la ligne rouge entre l'ordre et le chaos”

À Oslo, le président du comité, Jørgen Watne Frydnes, a posé le cadre. Le système du droit international est, selon lui, soumis à une pression considérable, et ses institutions sont attaquées.

Ce sont les juges, a-t-il ajouté, qui gardent “la mince ligne rouge entre l'ordre et le chaos”. Le comité estime que la lauréate a joué un rôle déterminant pour que les crimes de guerre, les crimes contre l'humanité et le génocide soient poursuivis.

Dans son communiqué, le comité va plus loin. Face à des guerres et des conflits plus nombreux qu'ils ne l'ont été depuis longtemps, le droit international n'est plus un simple complément de la paix et de la sécurité. Il est devenu “une nécessité absolue”.

Un chemin de l'apartheid à Arusha

Née le 23 septembre 1941 à Clairwood, dans la banlieue de Durban, fille d'une famille d'origine tamoule indienne, Navi Pillay a grandi sous l'apartheid.

En 1967, elle devient la première femme à ouvrir un cabinet d'avocate dans l'ancienne province du Natal. Elle défend les prisonniers politiques, dont Nelson Mandela, et les militants du Black Consciousness Movement. Elle plaide aussi pour son propre mari, détenu en vertu de la loi antiterroriste.

Après la chute du régime, elle devient la première femme non blanche à siéger à la Haute Cour d'Afrique du Sud.

Puis vient Arusha, en Tanzanie. Au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), qu'elle présidera, elle contribue à une jurisprudence fondatrice. En ligne de mire, le viol et les violences sexuelles. Désormais, ils peuvent constituer des crimes contre l'humanité et des actes de génocide. Le comité Nobel l'a d’ailleurs explicitement souligné.

Navi Pillay l'avait formulé sans détour. Depuis la nuit des temps, le viol était considéré comme un butin de guerre. Désormais, il serait traité comme un crime de guerre.

Suivront la Cour pénale internationale, dont elle intègre le tout premier collège de juges en 2003, puis le poste de haute-commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, de 2008 à 2014. Elle siège aujourd'hui à la Cour internationale de justice dans l'affaire où la Birmanie est accusée de génocide contre les Rohingyas.

Coauteure du rapport qui fâche sur Gaza

Son dernier grand chantier a fait d'elle une cible. En septembre 2025, la commission d'enquête de l'ONU sur le Territoire palestinien occupé, qu'elle présidait, a conclu qu'Israël avait commis un génocide à Gaza, et que de hauts responsables israéliens, dont le Premier ministre Benyamin Netanyahou, avaient incité à ces actes. Israël avait jugé ces accusations scandaleuses.

Vendredi, elle y est revenue d'elle-même. “Beaucoup”, a-t-elle raconté, “ont salué le courage après ce rapport. Et de poursuivre : “Vous imaginez ma surprise. Pourquoi faudrait-il du courage pour dire la vérité ?”.

La réplique israélienne n'a pas tardé. Sur X, le ministère des Affaires étrangères a dénoncé une instrumentalisation grotesque du prix, laquelle est destinée, selon lui, à légitimer la haine anti-israélienne.

À Washington, Donald Trump a estimé sur Truth Social que le comité avait “rabaissé” le prix. Le même jour, la Maison-Blanche alourdissait ses sanctions contre la Cour pénale internationale.

Navi Pillay, elle, a pris date : “Nous vivons une époque où le droit international et les droits de l'homme subissent d'importantes attaques politiques”. “Une dégradation,” a-t-elle ajouté, “particulièrement visible dans les attaques contre la CPI”.

De New York à Pretoria, un concert de louanges

À Genève, le Haut-Commissariat aux droits de l'homme a accueilli la nouvelle avec enthousiasme. “C'est une nouvelle formidable, nous avons besoin de davantage d'engagement en faveur des droits de l'homme”, a déclaré sa porte-parole, Shabia Mantoo.

Elle a dit espérer que ce prix continuera d'encourager et d'inspirer d'autres voix à défendre les droits de tous, partout dans le monde.

Pour le secrétaire général de l'ONU, António Guterres, ce prix rend hommage à tous ceux qui défendent le droit international, l'État de droit et la dignité humaine.

À Pretoria, le président Cyril Ramaphosa a rendu hommage “au courage, à l'intégrité et à l'engagement de toute une vie” de la juriste “au service de la justice”.

Côté chercheurs, Haakon Gjerløw, directeur par intérim de l'Institut de recherche sur la paix d'Oslo (PRIO), a vu dans ce choix un comité qui ose être courageux, et un message de soutien aux juges sous pression politique.

Plus réservé, Ashok Swain, de l'université d'Uppsala, a rappelé qu'un prix ne change rien sur le terrain. “Mais”, a-t-il observé, “le droit international n'a jamais été parfait ; il est désormais devenu un terrain où chacun l'interprète à sa guise”.

Une séquence ponctuée par une cascade de distinctions 

Cela dit, ce Nobel couronne une séquence particulièrement florissante. En novembre 2025, Navi Pillay a reçu à Sydney le Prix de la paix de la ville. En 2026, le prix Olof-Palme lui a été décerné, conjointement avec son compatriote John Dugard, autre figure du droit international.

Pour cette année 2026, le comité Nobel avait reçu 287 candidatures. Le prix, doté de 12 millions de couronnes suédoises, lui sera remis à Oslo le 10 décembre, date anniversaire de la mort d'Alfred Nobel.

Avec cette distinction, Navi Pillay rejoint ainsi Albert Luthuli (1960), Desmond Tutu (1984), Nelson Mandela et Frederik de Klerk (1993) au panthéon sud-africain du Nobel. Elle en est la première femme.

La situation paradoxale de l'Afrique, gardienne du droit international

Ce prix dit aussi quelque chose de l'Afrique. Du Caire de Mohamed ElBaradei (2005) à la Tunisie du Quartet du dialogue national (2015), de la Monrovia d'Ellen Johnson Sirleaf et Leymah Gbowee (2011) au Bukavu de Denis Mukwege (2018), le continent pèse de plus en plus dans la grammaire mondiale de la paix. Le lien avec Mukwege est d'ailleurs direct. Ce que le médecin congolais soigne dans les hôpitaux du Kivu, la juge sud-africaine l'avait fait entrer dans le droit à Arusha.

Il n’en reste pas moins qu’un paradoxe demeure entier.

C'est l'Afrique du Sud qui a porté l'accusation de génocide contre Israël devant la Cour internationale de justice, fin 2023. C'est la Gambie qui a traîné la Birmanie devant la même Cour. C'est Dakar qui, avec les Chambres africaines extraordinaires, a jugé et condamné Hissène Habré en 2016. Dans le même temps, la CPI reste accusée sur le continent de ne viser que des Africains, et plusieurs États du Sahel ont annoncé leur retrait du Statut de Rome.

En distinguant une juge africaine au moment même où les grandes puissances se détournent des juridictions internationales, Oslo rappelle une évidence que l'histoire sud-africaine connaît bien, celle de l'Ubuntu : on ne protège pas une humanité commune avec un droit à géométrie variable. Reste à savoir si ce Nobel suffira à réarmer des institutions que leurs propres fondateurs fragilisent désormais. (TransContinentsAfrica)

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