Tanzanie : Dar es Salaam en attendant El Niño

TENSION. Annoncé “très fort”, El Niño doit culminer en novembre-décembre sur la côte tanzanienne. Meurtrie en 2024, la capitale économique déplace les riverains du Msimbazi et mesure l’écart entre besoins chiffrés et budgets votés.

Tanzanie : Dar es Salaam en attendant El Niño

Le ciel de Dar es Salaam n’a pas encore lâché ses trombes. Mais la ville a déjà le regard tourné vers le Pacifique. Le 18 août 2026, la Tanzania Meteorological Authority (TMA) a prévenu : un épisode El Niño qualifié de « très fort » va peser sur la saison des pluies courtes, le Vuli, d’octobre à décembre.

Le même jour, à Kigali, le centre climatique régional de l’IGAD (ICPAC) publiait des perspectives convergentes pour toute la Grande Corne de l’Afrique : une saison plus humide que la normale, portée par un El Niño installé et un dipôle de l’océan Indien attendu en phase positive.

Le 27 septembre, la TMA a enfoncé le clou. Le phénomène n’est plus une probabilité, il est là et se renforce. Son pic est attendu entre novembre et décembre, avec des pluies qui pourraient se prolonger jusqu’en janvier 2027.

Une côte nord en première ligne

La carte des alertes est sans ambiguïté. La côte nord – Dar es Salaam, Tanga, la région de Pwani, l’île de Mafia – figure parmi les zones promises à des précipitations normales à supérieures à la normale. Unguja et Pemba, à Zanzibar, aussi. L’enjeu n’est pas seulement climatique. Dans certaines zones de Tanzanie, la saison octobre-décembre fournit jusqu’à 40 % des pluies de l’année. Elle conditionne les semis, l’approvisionnement en eau, la santé publique.

À Dar es Salaam, elle conditionne surtout la sécurité de quartiers entiers.

Le souvenir de 2024 hante encore les esprits

C’est que la mémoire est encore vive. L’épisode El Niño de 2023-2024, conjugué déjà à un dipôle positif de l’océan Indien, avait gonflé le Vuli puis les pluies longues d’avril 2024. Bilan établi par la Fédération internationale de la Croix-Rouge : au moins 155 morts et plus de 200 000 personnes affectées par les inondations et glissements de terrain. Les cinq districts de Dar es Salaam avaient été touchés. Plus au sud, à 130 kilomètres, le delta du Rufiji avait été submergé.

Les anciens, eux, renvoient plus loin encore, à 1997-1998, l’épisode de référence de la sous-région. Certains modèles évoquent pour 2026-2027 une intensité comparable, voire supérieure.

Le Msimbazi, ligne de front urbaine

Dans la ville, le danger a un nom : le Msimbazi. La rivière traverse plusieurs quartiers densément peuplés, dont des habitats informels bâtis au plus près de l’eau. Le 4 octobre, en visite de travail, le ministre d’État auprès de la vice-présidence chargé de l’Union et de l’Environnement, Hamad Yussuf Masauni, a demandé aux riverains des zones à haut risque de se reloger avant l’intensification des pluies.

Le ministre a aussi pointé l’autre ennemi du drainage : les déchets. Sacs plastiques et ordures ménagères continuent d’obstruer le lit de la rivière et les canaux, malgré les campagnes répétées. Le commissaire du district d’Ilala, Edward Mpogolo, a annoncé la poursuite du curage avec les habitants. La décharge de Pugu Kinyamwezi, principal exutoire des déchets de la ville, a reçu une nouvelle pelleteuse. Un détail en apparence. Un maillon essentiel en réalité.

Quatre étapes et une querelle de chiffres

Au niveau national, le gouvernement a activé un Plan national d’urgence face aux impacts d’El Niño. Le 2 septembre, le ministre d’État auprès du Premier ministre, Palamagamba Kabudi, en a présenté l’architecture : préparation, prévention et atténuation, réponse, relèvement. Treize directives l’accompagnent.

Cartographie des risques, curage des drains, abris temporaires, matériel de secours, prévention des maladies hydriques : la liste est complète. Le Premier ministre Mwigulu Nchemba a chargé les agences routières TANROADS et TARURA d’inspecter routes, ponts et buses dans les zones inondables. La TMA, elle, produit des prévisions localisées pour 86 districts.

Le débat s’est cristallisé sur l’argent. Le chiffre de 730 milliards de shillings – environ 275 millions de dollars – a circulé comme une enveloppe débloquée. Le gouvernement rectifie : c’est le coût estimé des quatre phases dans le pire scénario, reconstruction comprise. Le budget 2026-2027 n’inscrit, lui, que 10 milliards de shillings pour la mise en œuvre du plan. Le reste devra venir des budgets sectoriels, des collectivités, des partenaires au développement, du secteur privé et des communautés.

Entre l’hypothèse du pire et la ligne budgétaire, l’écart dit tout de la logique retenue : anticiper avec peu, en espérant ne pas avoir à reconstruire beaucoup.

Zanzibar compte ses façades

De l’autre côté du chenal, Zanzibar a dressé son propre plan à trois niveaux. Dans la région Urban West, 75 shehias – les plus petites unités administratives – ont été identifiées comme exposées.

À Stone Town, patrimoine mondial de l’Unesco, 105 bâtiments ont été jugés à risque, dont 27 nécessitant des mesures urgentes. Les occupants sont invités à partir d’eux-mêmes.

Le port, enjeu régional

Une inondation à Dar es Salaam ne reste jamais locale. La ville abrite le principal port du pays et une large part de son activité industrielle et commerciale. Par ce port transitent les marchandises de plusieurs pays enclavés de la région des Grands Lacs et d’Afrique australe. Une route coupée, un quai paralysé, et ce sont des chaînes d’approvisionnement entières qui toussent, de Lubumbashi à Kigali.

Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA) a d’ailleurs inclus la Tanzanie dans son alerte de préparation d’août pour l’Afrique de l’Est, plaidant pour l’action anticipatoire et des financements flexibles.

Une Afrique coupée en deux

Reste la leçon de fond. El Niño ne frappe pas l’Afrique d’un seul coup de fouet. Il la partage. Il gorge d’eau l’Est équatorial tout en asséchant volontiers l’Afrique australe, qui avait payé en 2024 une sécheresse historique.

Pour les États, le défi n’est plus de prévoir : les services météorologiques africains le font désormais avec précision et plusieurs semaines d’avance. Il est de transformer l’alerte en décision, au bon endroit, au bon moment – jusqu’au dernier habitant des berges du Msimbazi.

Dar es Salaam, « havre de paix » par son nom, a quelques semaines pour le rester. La saison qui vient dira si l’adaptation climatique en Afrique est entrée dans l’âge de l’anticipation ou si elle reste, encore, celle de la réparation. (TransContinentsAfrica)

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