Que dit la mer au large de Dakar de l'histoire de la presqu’île du Cap-Vert ?

ÉPOPÉE. L'exposition ”Taarixu Ndakaaru biir géedj - l’histoire immergée de la presqu’île de Dakar”, qui vient de s'ouvrir, est un puits de mémoire qui vaut le détour.

Que dit la mer au large de Dakar de l'histoire de la presqu’île du Cap-Vert ?

C’est une plongée épique empreinte de nostalgie et d’exigence mémorielle que propose cette exposition sur “l’histoire immergée de la presqu’île de Dakar”. Initiée par la Direction du Patrimoine culturel du Sénégal (DPC), cette exposition, ouverte ce vendredi 11 avril, s’inscrit dans le cadre de la restitution du projet Margullar-II, qui avait, entre autres objectifs, la formation en archéologie sous-marine et la valorisation du patrimoine culturel subaquatique par le biais du tourisme, a indiqué son commissaire, Moussa Wélé.

La raison d’être de cette exposition

Le projet ambitionne de relier patrimoine et tourisme en réalisant un travail d’archéologie sous-marine de préservation et de conservation du patrimoine marin, pour sa valorisation et son utilisation ultérieure, dans le but d’améliorer l’attractivité et la promotion du tourisme de plongée dans les régions et pays participants.

Ce riche patrimoine englouti et peu connu jusqu’ici permet aussi de revenir sur l’histoire du port de Dakar, devenu ‘’station-service atlantique‘’ depuis  la deuxième moitié du XIXe siècle.

Le rôle de Dakar dans le seconde guerre mondiale est racontée à travers l’épave du Tacoma, un cargo danois construit en 1926 et qui a été accidentellement incendié par un obus de la marine britannique le 24 septembre 1940 lors de l’opération ”Menace” du général de Gaulle et ses alliés.

Six marins danois périrent lors de cet incident et le cargo qui était à quai au port de Dakar au moment des faits fut finalement remorqué hors de l’enceinte du port pour le laisser dériver dans la rade de Dakar avant de couler non loin de l’Île de Gorée.

L’emplacement actuel de l’épave gisant sur un fond entre 13 et 15 mètres, est matérialisé par une bouée de balisage rouge qui oblige la chaloupe à faire un détour sur sa trajectoire de la liaison Dakar-Gorée-Dakar.

Quid de la jetée Dakar-Gorée ? 

Un autre des récits revient sur l’histoire de la jetée Dakar- Gorée (Pont bu bees). L’exposition explique que le port de Dakar, qui était un élément isolé sur la côte, est relié à l’intérieur avec l’achèvement du tronçon ferré Dakar-Saint Louis en juillet 1885. Ainsi, pour se plier aux exigences des navires toujours plus grands et plus pressés, les autorités arrêtèrent en mai 1899 un projet de grand port de Dakar.

La capacité d’accueil limitée amena le gouvernement général à proposer au département, dès 1917, un projet de travaux d’aménagement du port de commerce à l’intérieur des jetées et des extensions éventuelles au nord de la « Grande jetée » Dakar-Gorée, communément appelée aujourd’hui la digue Dakar-Gorée ou ‘’Pont bu bees’’ par la population locale.

La construction de cette jetée Dakar-Gorée a commencé en 1938, mais le projet d’extension sera abandonné après la construction d’un tronçon de 600 m à partir de Dakar.

La Seconde Guerre mondiale est la principale cause de son abandon, selon Moussa Wélé, puisque, dit-il, elle a entraîné la diminution du personnel qualifié, le manque de moyens financiers et de matériaux, en particulier le ciment.

Selon la croyance populaire, cet abandon serait dû au non-respect des forces surnaturelles de la communauté léboue, en particulier le génie protecteur de l’île de Gorée, Mame Coumba Castel, qui aurait opposé son refus à l’érection de cette jetée qui devait relier Dakar à l’île de Gorée.

Aujourd’hui, les recherches archéologiques sous-marines ont permis de disposer d’informations essentielles quant à la compréhension de la technologie utilisée à l’époque pour l’érection de cette jetée. Le visiteur ne manquera pas également de découvrir à travers l’exposition les origines de l’installation de la communauté léboue  et patrimoine culturel intimement lié à ce patrimoine sous-marin.

Quid de la relation entre les colons et les Lébous ? 

Moussa Wélé est revenu sur les pactes ou traités historiques signés entre les colons et la communauté léboue particulièrement pour éviter les attaques de navires échoués sur la côte de Dakar.

L’autorité coloniale accusait les communautés de pêcheurs de receleurs qui attaquaient des navires en difficulté en mer pour récupérer leur marchandises, car ils excellaient dans la navigation maritime et dans le milieu marin. ‘’Mais pour certains dignitaires lébous, ce sont les colons qui faisaient appel à eux pour les secourir lorsqu’ils avaient des problèmes en mer. En retour, les colons les remercier avec des marchandises”, explique Wélé.

Ce que nous disent les canons submergés au large du Cap Manuel

Plusieurs autres récits garnissent l’espace, notamment celui qui concerne les quatre canons submergés découverts au Cap Manuel à 5 mètres de profondeur. Ces canons qui faisaient partie du dispositif de protection de Dakar, datent, selon le commissaire de l’exposition, du XIXe siècle.

La pointe des Almadies entre mythes et réalités

En termes de découverte archéologique sous-marine, Moussa Wélé évoque l’importance du site de la pointe des Almadies avec un riche patrimoine archéologique sous-marin. Réputée dangereuse pour la navigation maritime à cause de la faible profondeur de ses fonds rocheux. Plusieurs cas de naufrages ont été enregistrés au XVIIIe siècle dans ce secteur, rapporte-t-il.

C’est le cas du naufrage du navire Montana, échoué sur les récifs des Almadies, en 1964, et qui avait une cargaison de bois. ‘’C’était du bois qui provenait des forêts africaines et qui était destiné à être exporté en Europe’’, a-t-il expliqué, ajoutant que cette cargaison de bois est devenue aujourd’hui un lot de vestiges archéologiques ”importants” pour comprendre le phénomène de la déforestation des forêts africaines.

Ces portes ouvertes par le projet Margullar qui a permis l'exploration sous-marine

Grâce au projet Margullar, un circuit touristique sous-marin a été crée autour de Dakar et va favoriser en outre  la sensibilisation de la préservation du patrimoine  subaquatique. ‘’Il était important pour nous d’apporter notre contribution à l’écriture de l’histoire du Sénégal grâce aux vestiges immergés’’, a soutenu Moussa Wélé, par ailleurs archéologue sous-marin.

Il a en outre rappelé que le projet de l’exposition ”Taarixu Ndakaaru Biir Géedj” est le fruit du projet Margullar obtenu par l’ancien Directeur du Patrimoine culturel du Sénégal, Abdoul Aziz Guissé, décédé en 2022 et ”sans qui le Sénégal n’aurait jamais adhéré”. Ce projet  a été mis en œuvre grâce au programme Interreg-MAC de l’Union Européenne et a permis de renforcer les capacités des six professionnels au Sénégal.

Le commissaire a signalé que ce projet a permis au pays de former la première génération de jeunes professionnels en archéologie sous-marine et en gestion du patrimoine culturel subaquatique, tout en facilitant l’inventaire pilote des premiers sites historiques et culturels immergés le long des côtes sénégalaises y compris l’épave du bateau Le Joola au large de la Gambie.

La journée du vernissage de cette exposition va coïncider avec l’inauguration par le ministre en charge de la Culture, Khady Diène Gaye, d’un centre de ressources de la DPC.

Selon le directeur du Patrimoine culturel, Oumar Badiane, ce centre, grâce au traitement de tout le fond documentaire existant, permettra aux chercheurs d’avoir une base de données restituées dans le domaine du patrimoine (anthropologique, archéologique, monuments historiques. (TransContinentsAfrica)

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