Penser les diasporas autrement

TRIBUNE. Contre les assignations réductrices, il convient de reconnaître les diasporas dans leurs singularités plurielles, autant politiques et économiques que culturelles et intellectuelles.

Penser les diasporas autrement

Trop souvent cantonnées à des récits d’intégration ou d’exception, les trajectoires des diasporas méritent d’être pensées dans leur complexité, leur richesse et leur fécondité critique. Avec ce texte, nous souhaitons ouvrir de véritables espaces de co-construction avec les jeunesses issues des diasporas et proposons un vivre-ensemble où la possibilité de tisser des relations aura toute sa place au regard de notre mémoire partagée et de la création, inspirée par des penseurs comme Stuart Hall, Paul Gilroy, Achille Mbembe, Brent Hayes Edwards et Françoise Vergès.

Des espaces doivent être reconnus

Il est nécessaire de créer des espaces de reconnaissance pour les jeunesses issues des quartiers — celles que l’on invoque souvent dans les rapports mais que l’on écoute si peu dans les lieux où se dessinent les décisions. Des espaces où leurs trajectoires d’engagement, d’innovation, de création ne seraient pas exhibées comme des exceptions, mais comprises comme le cœur vivant d’un récit collectif à renouveler.

Un dialogue doit être ouvert

Ce geste, lorsqu’il advient, mérite d’être nommé. Parce qu’il témoigne d’une volonté sincère de faire autrement : ne plus parler des diasporas à leur place, mais parler avec elles. Ouvrir un dialogue. Construire des ponts. 

Arlande Aroukoun est coordonnatrice du laboratoire Nord-Portes de l’Europe de la Fondation de l’Innovation pour la Démocratie.
Arlande Aroukoun est coordonnatrice du laboratoire Nord-Portes de l’Europe de la Fondation de l’Innovation pour la Démocratie.

Dans un paysage saturé de discours convenus, cette exigence d’écoute et de co-construction a une portée précieuse. Elle est éthique, mais aussi profondément politique. Elle s’inscrit dans une pensée de la relation (Édouard Glissant) et de la traduction diasporique (Brent Hayes Edwards), où les expériences se croisent sans se dissoudre, et où l’incompréhensible est accepté comme une richesse.

Refuser les raccourcis

Mais ce n’est qu’un début. Car toute tentative d’”ancrage” véritable appelle à une vigilance fraternelle. Il ne suffit pas d’ouvrir un espace pour que toutes les voix y résonnent également. Il ne suffit pas de célébrer l’entrepreneuriat pour épuiser la richesse des trajectoires diasporiques. Nous devons refuser les raccourcis confortables, les figures trop lisses qui réduisent les diasporas à une image : celle du self-made entrepreneur, symbole d’une intégration réussie. Penser les diasporas autrement, c’est refuser les assignations performatives, les récits lissés par le prisme de l’utilité économique ou de la reconnaissance institutionnelle.

Les diasporas ne sont pas un bloc homogène

Les diasporas ne se résument pas à l’entrepreneuriat. Elles soignent, elles enseignent, elles pensent, elles militent, elles créent. Elles sont présentes dans les universités, les banques et la finance, la technologie, l’ingénierie, les hôpitaux, la recherche, l’astronomie, les arts et la culture. Elles tissent des liens, réinventent des formes d’action, proposent des langages nouveaux. Elles sont complexes, plurielles, indociles parfois, et c’est tant mieux. Elles ne sont pas un bloc homogène, ni un outil au service d’un storytelling politique. Elles sont un monde à penser, une archive vivante de la modernité et de ses déchirures.

 Ileana Santos est co-fondatrice du réseau Je M’engage pour l’Afrique. 
 Ileana Santos est co-fondatrice du réseau Je M’engage pour l’Afrique. 

Les diasporas, des sujets enracinés

Et penser les diasporas, c’est accepter de sortir des analyses binaires : ici ou là-bas, réussite individuelle ou changement collectif, insertion ou rébellion. C’est reconnaître que ces jeunesses ne sont pas des identités en transit, mais bien des sujets enracinés dans des mémoires multiples et des désirs d’avenir puissants. Stuart Hall nous y invite : l’identité diasporique n’est pas une essence, mais une position, une tension. Elle est travaillée par l’histoire de la dispersion, mais aussi par la promesse de recomposition. 

La circulation comme compétence

Cette intelligence des circulations, cette capacité à habiter plusieurs mondes, est au cœur d’une expérience diasporique qui n’est pas seulement une condition, mais une compétence. Paul Gilroy, dans The Black Atlantic, montre combien les subjectivités diasporiques ont forgé une contre-modernité, porteuse d’un savoir sur la domination, mais aussi d’une puissance de création. Un savoir ancré dans les corps, les esthétiques, les musiques, les luttes — un savoir souvent dévalué dans les espaces politiques traditionnels.

Je parle ici pour des diasporas vivantes, résistantes, lucides. Celles qui refusent d’être assignées à des identités figées. Celles qui croient que l’Afrique se pense avec l’Afrique et au-delà d’elle, dans les lignes de fracture et de reliance du monde.

Celles qui savent que les femmes ne sont pas les témoins secondaires du changement, mais ses forces premières, comme le défend Françoise Vergès dans son appel à un féminisme décolonial. Celles qui comprennent que les archives du futur sont en train de s’écrire aujourd’hui, dans les quartiers, dans les marges, dans les gestes ordinaires d’une solidarité lucide.

Les diasporas sont au centre, pas à la marge

Il ne s’agit pas de substituer à la “racaille” de nouvelles images d’Épinal. Nous ne sommes pas des branches coupées. Nous sommes les racines et les feuilles d’arbres qui ont appris à pousser entre les fissures. Nous sommes là, pas à la marge mais au cœur. Souvent invisibilisées, mais bel et bien au centre. Nous ne voulons pas être perçus comme des alternatives. Nous sommes des évidences.

Ancrons-nous, oui. Mais pas uniquement dans les quartiers auxquels l’on voudrait nous assigner d’office. Ancrons-nous dans nos visions, dans nos luttes, dans nos élans vers un monde plus juste. Ancrons-nous dans cette "double conscience" dont parlait W.E.B. Du Bois et que Paul Gilroy a prolongée, non pas comme fardeau, mais comme ressource pour naviguer dans les contradictions du monde globalisé. Et surtout, refusons la paresse intellectuelle qui voudrait tout simplifier, tout lisser. Restons complexes. Restons féconds. Restons libres. Ce texte n’est pas une conclusion. C’est une invitation. À continuer. À penser ensemble. À ne rien lâcher.

* Arlande Aroukoun est coordonnatrice du laboratoire Nord-Portes de l’Europe de la Fondation de l’Innovation pour la Démocratie.

** Ileana Santos est co-fondatrice de l'incubateur de politiques publiques Je m’engage pour l’Afrique. 

NOTA : Cette tribune a été élaborée dans un contexte où la France et ses opérateurs institutionnels s’engagent dans une réflexion stratégique de fond sur les diasporas africaines. Il s’agit de mieux appréhender la richesse et la complexité de leurs trajectoires, de comprendre les dynamiques de leurs engagements, et de reconnaître pleinement le rôle moteur des jeunesses diasporiques dans l’essor d’initiatives et d’innovations reliant la France au continent africain.

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