"Notre approche est panafricaine sur le fond et sur la forme"

ANNIVERSAIRE. Journaliste et entrepreneure, Dounia Ben Mohamed a accepté de partager les constats et leçons des dix ans d'existence du média+ qu'elle a fondé : 'Africa News Agency.

"Notre approche est panafricaine sur le fond et sur la forme"

C’était en janvier dernier à Kigali. Dounia Ben Mohamed avait choisi d’inviter des amis et partenaires pour célébrer le 10e anniversaire d’Africa News Agency (ANA), un média panafricain qu’elle a bâti brique par brique inspirée par sa passion et de l’Afrique et du journalisme qu’elle pratique depuis vingt ans. L’occasion de faire le point sur l’itinéraire d’un média qui se veut novateur à plus d’un titre.   

TransContinentsAfrica : Comment la journaliste que vous êtes qualifierait-elle le chemin de l’entrepreneuse de presse que vous êtes devenue ? 

Dounia Ben Mohamed : C’est difficile à dire. Autant j’ai choisi le journalisme, dès mon plus jeune âge, l'entrepreneuriat en revanche est arrivé par accident. Je voulais créer le média qui publierait les histoires que j’avais envie de raconter. C’est cela ANA avant tout. Et dix ans après, l’agence existe toujours, preuve que nos histoires intéressent, ce dont je n’ai jamais douté. 

Alors oui, il y a dix ans, nous, je dis “nous” parce que c’est réellement une aventure collective, avons bâti cette maison avec, je pense, des fondations solides, notre ligne éditoriale, notre ADN panafricain, notre modèle économique solide qui garantit notre indépendance. Et au fil des années, des rencontres, des besoins, nous avons ajouté quelques étages. Nous nous sommes diversifiés. Mais l’idée de départ reste la même. 

Dounia Ben Mohamed avec Eugène K. Nyagahene (TV10 Rwanda), Patrick Bofunda (TV5 Monde), Mohamadou Diallo (CIO Mag) le 10 janvier à au Norssken House Kigali lors du 10e anniversaire d'Africa News Agency.
Dounia Ben Mohamed avec Eugène K. Nyagahene (TV10 Rwanda), Patrick Bofunda (TV5 Monde), Mohamadou Diallo (CIO Mag) le 10 janvier à au Norssken House Kigali lors du 10e anniversaire d'Africa News Agency.

La passion est toujours là. Et il le faut car créer une entreprise de presse, et c’est précisément de cela dont il s’agit, la faire vivre et durer, c’est un combat de tous les jours. L'entrepreneuriat déjà, c’est un sacerdoce. Quand en plus il s’agit d’un média, la tâche est encore plus complexe. Il faut trouver un équilibre et s’y tenir, entre la nécessité d’informer, librement, et celle de mobiliser les ressources. 

Le fait de nous positionner dès le départ comme une agence de presse, autrement dit un média +, aide. Finalement, on est une usine, comme j’aime à le dire, qui produit du contenu, très spécialisé, multimédia, avec un parti pris totalement assumé. Il ne s’agit pas de censurer mais de privilégier les sujets positifs, de mettre en avant, les personnes, les projets qui, réellement contribuent à faire avancer la donne sur le continent. 

ANA se revendique agence panafricaine de presse. Qu’est-ce qui fait sa spécificité autant dans ses rapports avec les autres médias qu’avec les entreprises et les particuliers en quête d’information sur le Continent ?

Notre approche, panafricaine précisément. Sur le fond comme dans la forme. 

Sur le fond, d’abord. Je le disais plus tôt, nous avons un parti totalement assumé. Plutôt que de mettre le focus sur ce qui ne va pas, nous privilégions les good news, les good practices, les initiatives à impact. Il ne s’agit pas de censurer mais de porter le regard sur une autre Afrique, et elle existe, ambitieuse, résolument ancrée sur la voie du développement et de la démocratie - les deux vont de pair et sont loin d’être incompatibles avec l’Afrique - , qui mise plus que jamais sur le numérique qui, certes ne fait pas de miracles mais permet de faire mieux, plus vite, avec moins de moyens. Et c’est ce que l’Afrique offre au monde aujourd’hui : une manière de vivre, ensemble, en respectant ce que Dame nature nous a offert, avec équité. 

Sur la forme, également, par notre présence territoriale. Notre présence sur une trentaine de pays, à travers nos bureaux, nos correspondants, nos partenaires, et pas seulement dans les capitales car l’Afrique est à 80% rurale, autrement dit donner à voir l’Afrique dans ses réalités c’est être dans ces territoires. Cette approche et cette connexion nous rendent plus proches des réalités africaines et plus en mesure de répondre à celles et ceux qui veulent réellement comprendre l’Afrique d’aujourd’hui, dans sa diversité, dans ses complexités, à travers un contenu très spécialisé. Le choix de l’économie nous permet non seulement de nous démarquer mais au final de toucher à tous les sujets. 

Vous avez initié deux projets qui vous tiennent à cœur : ANAKids et ANA School. En quoi consistent-ils et quels défis entendez-vous relever à travers leur mise en place ? 

C’est en effet deux projets majeurs mais qui correspondent aux valeurs prônées par ANA. J’ai encore la naïveté de croire au rôle positif que peuvent jouer les médias. Dans notre mission d’informer, de sensibiliser, de partager des messages, des valeurs. 

Or, quel que soit le domaine dans lequel on opère actuellement, si on ne s’adresse pas aux générations futures, on passe à côté de notre mission. C’est cela ANAKids, plus qu’un média là aussi, c’est une plateforme qui a pour ambition, et c’est en effet un projet ambitieux même s’il doit encore grandir, de sensibiliser les plus jeunes aux défis en cours et à venir dans une Afrique elle-même au coeur des grands enjeux mondiaux. 

L'affiche de présentation d'ANAKids - DR
L'affiche de présentation d'ANAKids - DR

Je pars du principe que l’on peut parler de tout aux enfants - et je suis fille de nounou, je sais de quoi je parle:-) - , y compris les plus complexes, les plus dures, à condition de s’adapter à leurs codes. Autrement dit, génération TikTok et Insta, il faut que ce soit ludique, fun, animé. Les enfants et les adolescents d’aujourd’hui, du continent comme ailleurs, doivent apprendre sans avoir l’impression d’apprendre. 

Et l’idée, au-delà de les informer, c’est également de les amener à mieux connaître leur continent. Si on veut que demain nos enfants aillent plus loin que nous, notamment en matière d’intégration régionale, il faut qu’ils soient sensibilisés très tôt à l’histoire, la culture, la politique et autres des autres pays du continent. Et pour ça, on mise sur les enfants eux-mêmes. C’est le slogan d’ANAKids :”les news par les Kids, pour les Kids”. C’est un média intéractif dans le sens où les sujets sont conçus par les enfants eux-mêmes et destinés à d’autres enfants du continent, de la diaspora, et d’ailleurs !

Dans le même esprit, ANASchool, lancé en janvier dernier, est un centre de perfectionnement dédié aux acteurs de l’écosystème médiatique du continent. C’est parti d’un constat : nombre de nos médias partenaires connaissent des difficultés à trouver de bons correspondants sur le continent. Or nous, à l’inverse nous connaissons de très bons journalistes, photographes, JRI, web-designers. Et tous ces métiers, qui gravitent autour de la vie d’un média, peinent à vivre honnêtement de leur travail faute de collaborations pérennes. 

L'affiche de présentation d'ANA School. - DR
L'affiche de présentation d'ANA School. - DR

Il s’agit donc de renforcer leurs compétences, notamment en les aidant à bénéficier des nouveaux outils apparus avec l’avènement des Nouvelles techniques d'information et de communication et de l’Intelligence Artificielle notamment, et à en faire bon usage, et de les connecter avec nos médias partenaires. Et tout le monde y gagne. 

Encore une fois, si l’on veut voir, aujourd’hui sur le continent, se développer des médias, locaux, sérieux, indépendants, réactifs, il faut commencer par former à tous ces métiers, existants et à venir. L’avenir de l’Afrique se joue également à ce niveau. 

Quels enseignements avez-vous tiré de la décennie d’existence d’ANA et quel regard vous a-t-il conduit à poser sur le monde de l’information sur l’Afrique ?  

Difficile de dresser un bilan, les choses évoluent tellement vite, parfois positivement, parfois c’est l’inverse. D’où l’importance de donner à voir, à entendre, pour comprendre décrypter. Je pense que notre mission n’a jamais été aussi importante. A nous de nous adapter. 

Nous sommes challengés, par les réseaux sociaux, les influenceurs, les changements politiques et géopolitiques, les nouveaux modes de communication qui bouleversent les modèles économiques… Autant d’opportunités de nous démarquer. Là aussi, j’ai la naïveté de croire que quand on fait les choses honnêtement, sérieusement, on réussit. Rendez-vous donc dans dix ans, nous verrons… 

En attendant, le paysage médiatique africain a incontestablement changé au cours de la dernière décennie. Tout autant que l’Afrique. Parce qu’au final, nous ne sommes que les miroirs des sociétés dans lesquelles nous évoluons. De nouvelles aventures médiatiques se créent tous les jours et c’est tant mieux ! Il en faut davantage encore, et sur tous les maillons de la chaîne. 

Nous devons produire plus de contenus africains, porter un regard africain non seulement sur ce qui se passe chez nous mais également ailleurs dans le monde. 

Nous ne pourrons parler d’”émergence” de l’Afrique que quand nos dirigeants communiqueront avant tout sur nos médias, parce que ceux-ci seront jugés sérieux, impartiaux et crédibles, quand les annonceurs miseront sur eux pour communiquer, et que les informations diffusées pour suivre l’actualité du pays voisin seront  produite localement, non par des agences internationales, mais par des agences de presse panafricaines. Africa News Agency entre autres… (TransContinentsAfrica)

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