L'aéroport de Kinshasa, en 2023. Venue couvrir une présidentielle, Dominique Tchimbakala est prise à partie : “On vous connaît, c'est vous qui faites de la désinformation sur l'Afrique”.
L'épisode est l'un des déclics de son essai, “Le virus invisible”, paru le 24 septembre dernier chez Riveneuve, dans la collection “Pépites jaunes” dirigée par le chercheur, écrivain et journaliste, animateur sur Radio France Internationale (RFI) de l’émission “Afrique, mémoires d’un continent”. L'ancienne présentatrice du Journal Afrique de TV5 Monde y est longuement revenu, notamment au micro de Fatoumata Wane sur France 24, dans le journal de l’Afrique.
La désinformation, un mot devenu fourre-tout
Le constat de départ est sémantique. Dans les discussions familiales comme sur les réseaux, le terme de désinformation est employé à tout propos. Il est flou, confus. Le mal, lui, est bien réel.
D'où l'insistance de Dominique Tchimbakala sur la définition. La désinformation consiste à fabriquer une fausse information et à la propager de façon intentionnelle, pour nuire. “Si vous ne posez pas les bons termes, vous êtes susceptible de ne pas trouver les bonnes réponses”, dit-elle.

Des situations différentes : mentir pour nuire, relayer de bonne foi
Une anecdote du livre éclaire la nuance. Une tante de l'autrice l'appelle, affolée : un coup d'État aurait eu lieu en France. Preuve à l'appui, une vidéo où une présentatrice de France 24 annonce la nouvelle.
C'était un deepfake : visage et voix détournés par l'intelligence artificielle. Celui qui l'a conçu fait de la désinformation. La tante qui le relaie, inquiète et sincère, fait de la mésinformation : elle diffuse du faux sans intention de nuire.
La distinction, formalisée en 2017 dans un rapport du Conseil de l'Europe, n'est pas académique. Le désinformateur se combat par l'enquête et la riposte. Le relais de bonne foi se protège par l'éducation. Or c'est ce second maillon qui donne au virus sa portée.
La méfiance, le carburant du virus
Pourquoi le continent est-il un terreau si propice ? Parce que la désinformation n'invente pas la méfiance, répond l'autrice. Elle la capte, l'amplifie et la redirige.
Les griefs sont souvent légitimes. Une information qui dérange est alors trop vite assimilée à un mensonge. Ce glissement brouille le diagnostic et sert ceux qui manipulent.
Car la désinformation est aussi devenue une arme dans la guerre informationnelle que se livrent les grandes puissances en Afrique. En mars 2024, l'Africa Center for Strategic Studies recensait 189 campagnes documentées, presque quatre fois plus qu'en 2022. Près de 40 % étaient liées à la Russie.
Les médias occidentaux face au miroir
L'essai aborde frontalement la responsabilité des rédactions françaises et occidentales. Le public africain leur reproche des cadrages répétitifs : guerres, drames, catastrophes.
Une image stéréotypée est un vrai problème, reconnaît l'autrice. Mais ce n'est pas de la désinformation. Elle rappelle la logique du “news”, qui va aux faits saillants, quand magazines et documentaires peuvent explorer d'autres réalités.
Elle n'en appelle pas moins à une remise en question. Les journalistes ne doivent pas “donner le bâton pour se faire battre”, mais produire une information plus en phase avec les préoccupations de ceux qui les regardent.
Le combat : aller au-delà des gestes barrières
Pour la riposte, l'autrice du “Virus invisible” file la métaphore sanitaire. La traque des “fake news” ressemble aux gestes barrières. C’est certes mais insuffisant.
La clé est ailleurs : apprendre à chacun à reconnaître la désinformation par lui-même. Comprendre ce qu'est une information, comment fonctionnent les médias, et repérer quand ils sont corrompus. Bref, dans l'éducation aux médias et à l'information.
L'enjeu dépasse largement une seule région en Afrique. Du Sahel au Maghreb, du Machrek aux Grands Lacs, scrutins, crises sanitaires et rivalités d'influence se jouent aussi sur les écrans des téléphones. Avec l'IA générative, fabriquer le faux ne coûte presque plus rien. Distinguer désinformation, mésinformation et simple désaccord devient une condition de la souveraineté cognitive du continent. (TransContinentsAfrica)
